dimanche 30 janvier 2011

Les sociétés holistes

"Dans les sociétés traditionnelles, européennes ou extra-européennes, celles que l'anthropologue Louis Dumont désigne sous le nom de sociétés holistes, l'individu existait comme simple réalité empirique, non comme réalité conceptuelle, en ce sens qu'il n'était pas socialement reconnu, qu'il n'avait pas de statut en tant qu'entité séparée et indépendante, disposant de droits propres : il n'existait que dans sa relation d'appartenance à un groupe ou à un sous-groupe particuliers, comme une partie d'un tout et non comme un tout autonome.

Du fait de leurs conditions d'existence, souvent précaires, les hommes des sociétés holistes sont spontanément portés à considérer la cohésion de leur communauté comme une condition de leur survie personnelle. Sous la pression de cette nécessité, tout ce qui va à l'encontre de cette cohésion est perçu comme une menace et doit être découragé. Dès lors, on s'efforcera de maîtriser les forces et tendances sociales centrifuges en enchâssant dès la naissance chaque personne au sein du groupe qui lui a donné le jour, en la conditionnant à se comporter en toutes circonstances comme un membre du groupe, étroitement solidaire des autres, en faisant de cette relation d'appartenance unique et exclusive un horizon indépassable, La société holiste se conçoit et fonctionne comme un organisme global et hiérarchisé, au sein duquel chacun remplit la fonction qui lui est impartie à la place qui lui est impartie. La relation au monde de chacun de ses membres n'est pas celle d'un sujet libre de décider lui-même de ses choix au gré de sa fantaisie ou de ses intérêts propres, elle est subordonnée aux choix qu'a faits pour lui le groupe et ne peut s'exercer que dans le cadre qu'ils autorisent - elle est en somme l'expression particulière, individualisée, de la relation globale de ce groupe au monde. Il s'ensuit qu'elle ne s'établit pas comme relation immédiate de la personne à la réalité, qui serait fonction de ses seules capacités et aptitudes personnelles, mais comme une relation médiatisée par le groupe, établie dans les conventions et dans les formes qu'il impose : chacun ne voit autour de lui que ce que le groupe lui a appris à voir et l'autorise à voir, il ne fait que ce que le groupe lui a appris à faire et de la manière dont il le lui a appris, il ne cherche pas à différer, mais à ressembler. Un sujet pris dans une relation d'appartenance aussi exclusive n'a pour ainsi dire pas d'espace privé qui lui appartienne en propre : tout ce qu'il pense, tout ce qu'il fait, tout ce qu'il dit, se déroule sur la place publique, sous le contrôle de la communauté.

Du fait du caractère exclusif de sa relation à sa communauté, notre sujet n'a aucun point d'appui extérieur qui lui permettrait de prendre de la distance par rapport à elle, de manifester quelque autonomie, il est entièrement dépendant d'elle. Aussi ne peut-il pas entrer en rapport avec lui-même immédiatement, en tant qu'entité indépendante, mais seulement médiatement, à travers son rapport au groupe : il n'a conscience de lui-même, il ne se conçoit lui-même que dans les termes élaborés par celui-ci, que dans le cadre de la relation d'appartenance qui l'unit à lui et qui fixe son statut, son rang hiérarchique, sa marge de liberté : il se voit comme le voit le groupe, sans possibilité de recul et de critique. Et pour lui, tous les hommes sont logés à la même enseigne : l'idée d'homme universel et identique partout lui est étrangère, il n'y a pour lui que des hommes particuliers, déterminés par leur appartenance à une certaine communauté et le rang qu'ils y tiennent.

Aussi bien, le groupe est toujours présent dans les relations de chacun de ses membres tant à lui-même qu'à ce qui l'entoure, y compris à ses semblables : parce qu'il fournit à ses membres la totalité de leur information, le groupe commande chacun de leurs gestes. Ce qui rend l'innovation particulièrement difficile : chacun ne sachant agir et penser que dans le cadre de ce qui lui a été enseigné, il lui est extrêmement difficile de s'échapper des chemins balisés et s'il le fait, il a toutes les chances de se heurter à la réprobation. La société holiste est une société statique, où les idées et les techniques se transmettent inchangées de génération en génération, et elle ne modifie ses habitudes qu'avec une extrême réticence, quand elle y est contrainte et forcée.

Cela étant, la soumission de l'individu à la communauté ne fait que refléter la soumission de la communauté à l'ordre du monde visible, et de celui-ci à l'ordre du monde invisible : si les règles, traditions et coutumes communautaires sont immuables, c'est parce qu'elles reposent sur des considérations d'ordre mystique que l'homme n'a pas pouvoir de changer et qui décident de son sort en dernière instance. Dans cette culture globalisante, où rien n'existe que dans son rapport à tout ce qui l'entoure, la nécessité s'impose de produire une représentation cohérente de ce rapport au monde, à l'aide de mythes qui permettront à la communauté de s'orienter et formeront son ciment idéologique, en sorte que sa vie entière et celle de chacun de ses membres baignent dans une religiosité omniprésente, qui rythme ses jours et donne un sens à tous ses actes.

Les sociétés holistes partagent toutes la même croyance en l'existence de forces occultes gouvernant le monde visible et dont, pour des raisons de sécurité, il est préférable de se concilier les faveurs. Chacune module cette croyance selon son génie particulier et produit du milieu qui l'entoure une image qui lui est propre et qui va commander son rapport au monde : c'est à l'intérieur de cette forme que se déroulera toute sa vie physique et intellectuelle, que seront établis tous les rapports de ses membres à la réalité - et par conséquent aussi les rapports qu'ils entretiennent entre eux. La religion définit ainsi légitimement les règles organisant la vie de la cité : les lois, les coutumes, mais aussi les codes de comportement et jusqu'au détail de la vie privée. Dès lors que la communauté se définit prioritairement par son rapport au monde tel que décrit sa religion, ses membres ne sauraient être laissés libres de leurs croyances : seul celui qui pratique la religion commune peut être considéré comme lui appartenant, puisque lui seul respecte les prescriptions et les interdits qui assurent la place de la communauté dans le monde, et notamment sa sécurité. Ceux qui ne professent pas la foi commune ne peuvent faire partie de la communauté : même vivant sur son territoire et respectant ses lois, ils lui sont étrangers et font l'objet d'un statut discriminatoire."

(Pierre Clermont, De Lénine à Ben Laden, la grande révolte antimoderniste du XXième siècle)

Aucun commentaire: