jeudi 24 février 2011

C'est mon papa, c'est mon papa !

"Dans les faubourgs sud de Beyrouth, un bidonville que l'on surnomme la "Ceinture de misère" abrite des centaines de milliers de réfugiés palestiniens dont une majorité de paysans et d'agriculteurs chiites déshérités. On n'y trouve ni signalisation routière, ni trottoirs, ni éclairage public, un enchevêtrement de câbles court sur 28 kilomètres, le long des habitations inachevées, des bâtiments délabrés et des ruelles tortueuses. C'est un excellent terrain de recrutement pour le Hezbollah. Ce paysage monotone de briques et de mortier n'est interrompu que par des fresques murales multicolores à la gloire de Khomeiny et des martyrs du groupe. Suspendus aux balcons et aux fenêtres, des drapeaux noirs côtoient ceux de l'islam, vert et jaune, et rappellent aux rares visiteurs le destin tragique de la population. Les quelques rues baptisées par les résidents portent les noms de kamikazes locaux, des gens pratiquement inconnus en dehors du bidonville. Dans une modeste maison, le petit Mohammed, 4 ans, regarde une vidéo avec sa soeur : une rangée d'immeubles, au milieu d'un environnement désolé. Un endroit qui pourrait se trouver n'importe où dans le tiers-monde. Soudain, une explosion envahit l'écran : des fragments de béton et des morceaux de ferraille s'envolent de tous côtés comme sous l'effet d'un gigantesque pétard. Le petit garçon se met à sauter de joie et à s'écrier : " C'est mon papa, c'est mon papa !"

Salah Ghandour, le père de Mohammed, était un kamikaze. Le 25 mai 1995, il attaqua un convoi militaire israélien et se fit sauter avec 450 kilos d'explosifs. Douze soldats furent tués. Le Hezbollah filma l'opération et confia la cassette à sa famille, en souvenir de son sacrifice. Bien qu'il fût assez inhabituel de confier une opération suicide à un homme marié, et de surcroît père de famille, Salah avait toujours voulu devenir un martyr et était parvenu à convaincre la direction du Hezbollah de le laisser satisfaire son ambition. Ses proches approuvèrent sa décision : "J'étais tellement heureuse qu'il soit mort en accomplissant une telle mission , raconte son épouse Maha. C'est un grand honneur pour nous, et une grande fierté de voir qu'il a réussi à semer la panique et la stupeur en plein coeur d'Israël." Dans ses dernières volontés, aussi étonnant que cela puisse paraître, Salah demandait que son fils Mohammed suive les traces de son père.

Au milieu d'un conflit aussi sanglant, devenir un martyr représente pour certains réfugiés une sorte d'accomplissement moral ultime. Paradoxalement, la mort leur rend la dignité perdue de leur terre, en même temps que l'identité politique qui s'y rattache. Cette question de dignité les obsède littéralement comme s'ils se présentaient nus parmi d'autres gens bien vêtus et cherchaient frénétiquement de quoi couvrir leur nudité. Ils ne peuvent trouver mieux que le martyre, qui met un terme à leur existence miséreuse et leur confère un véritable statut social - très élevé - dont la famille entière pourra s'enorgueillir."

(Qui finance le terrorisme international ? Loretta Napoleoni)

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