mercredi 2 février 2011

La confiscation de la pensée

"Pour autant que l'intelligentsia néo-holiste dans son ensemble est au service de la Vérité, elle ne peut laisser proliférer l'erreur et le mensonge. Dès qu'elle accède au pouvoir, elle a pour premier devoir de faire taire tout autre discours que le sien. La liberté de la presse est supprimée sans tarder, tous les médias servant à véhiculer les idées sont placés sous son contrôle, une surveillance étroite est instaurée sur les propos des citoyens : la propriété privée de ce que nous avons appelé les moyens de production intellectuelle est abolie, que ce soit en fait ou en droit. Pour faire bénéficier la société de sa relation privilégiée à la Vérité, l'intelligentsia dominante s'assure le monopole de l'activité intellectuelle : la Croyance est érigée en religion d'État, elle est enseignée dans les écoles, voire dans des cours du soir pour adultes et rendue obligatoire pour tous. Désormais, les échanges entre les individus, mais aussi les recherches scientifiques ou artistiques, ne sont licites que dans la mesure où ils sont formulés dans les termes et catégories autorisés par la Croyance. Il est interdit de penser d'une autre manière que celle-ci l'exige, puisqu'elle est la seule vraie ; toute la relation de la société au réel, dans quelque domaine que ce soit, doit se conformer à ses injonctions. Il devient ainsi impossible aux individus de produire des idées et des concepts qui leur soient propres, d'avoir des relations privées autonomes. Non seulement ils sont dans l'incapacité de se constituer en société civile et d'exercer le moindre contre-pouvoir, mais ils sont dans l'incapacité de se concevoir eux-mêmes autrement que dans les termes de l'idéologie officielle, ils sont dans l'incapacité d'être autre chose que ce qu'elle veut qu'ils soient : des sujets passifs et dociles. Ainsi, par un étrange paradoxe, le règne de l'intelligentsia, que sa religion soit marxiste, fasciste, nazie ou musulmane, aboutit à l'interdiction de penser, à l'étouffement de toute vie intellectuelle.

Tout le reste s'ensuit quasi-mécaniquement. La disparition de la liberté de pensée des individus entraîne celle de leurs échanges intellectuels. Dès lors, il ne peut plus y avoir de société civile indépendante et donc plus de contrôle des citoyens sur l'État. En l'absence de contre-pouvoirs qui limiteraient ses initiatives, celui-ci devient tout-puissant. À elle seule, la suppression des droits intellectuels de l'individu, grâce à la confiscation des moyens de production intellectuelle, suffit à assurer la disparition de ses droits politiques et son asservissement complet à la machine d'État.

Ne subsiste plus dès lors qu'un unique mode de pensée, une Vérité unique, qui est imposée à toute la communauté par les moyens de la contrainte d'État. Cette réduction de l'activité intellectuelle à une seule source a pour effet que la communauté ne forme plus qu'un seul corps : la monopolisation de la pensée suffit en fait à rétablir le primat de la communauté sur l'individu. En instaurant l'appropriation collective des moyens de production, le communisme a poussé à l'extrême cette dépossession de l'individu. Mais cette mesure ne constitue qu'une différence quantitative dans le degré d'aliénation, non une différence qualitative. L'important est que toute l’organisation de la société néo-holiste découle de la possession de la Vérité par l'intelligentsia dominante et de la transformation de l'activité intellectuelle en un monopole d'État."

(Pierre Clermont, De Lénine à Ben Laden, la révolution antimoderniste du XXième siècle)

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