jeudi 3 février 2011

La question du sens

"Si la société traditionnelle n'assurait à ses membres ni une très grande ouverture intellectuelle ni un très grand confort matériel, en revanche, elle leur assurait un confort spirituel très supérieur. Le mythe fondateur sur lequel elle s'appuyait fixait la place de chacun de ses membres dans la communauté, la place de la communauté dans l'ordre du monde visible et la place du monde visible dans l'ordre du monde invisible. Chacun se trouvait inséré dans un système de représentation qui le reliait à toute la réalité - système naïf et borné, certes, mais cohérent et ordonné, qui codifiait les actes de chacun, qui l'intégrait au groupe et lui offrait ainsi chaleur et protection contre les périls du dehors. Chacun vivait dans un univers balisé, qui n'était certes pas à l'abri des forces du Mal, mais qui savait les identifier et les combattre, un univers où tout était lié et où tout avait une signification, où par conséquent l'homme était protégé de l'absurde, des angoisses métaphysiques et du désespoir. S'il vivait dans une grande précarité physique, il bénéficiait en revanche d'une grande stabilité psychique - dont témoigne par exemple le taux de suicide extrêmement bas qu'on rencontre dans ces sociétés (sauf évidemment dans celles où il était ritualisé, comme au Japon).

La société traditionnelle avait ainsi l'immense avantage de répondre à la question du sens de la vie : c'est dans la communauté - ou dans sa figuration mythique, la divinité - que chacun trouvait sa fin, dans la fusion "océanique" avec ses semblables, avec la Création et avec le Créateur, dans l'effacement des barrières du Moi. En fin de compte la réalisation de soi était fondée sur le dépassement de soi, sur la renonciation à soi au profit d'une entité supérieure : on ne pouvait s'accomplir que hors de soi. Dans cette relation transcendante, d'ordre mystique, avec le Tout, l'homme de la société traditionnelle trouvait une raison de vivre autrement plus exaltante et plus majestueuse que les étroites ambitions personnelles de l'homme moderne. En niant son Moi dans le Tout, il l'élargissait aux dimensions du monde, il se projetait dans l'Absolu. On comprend dès lors que les hommes de la société traditionnelle soient parfois aussi attachés à leur culture et à leur mode de vie, qu'ils les trouvent infiniment supérieurs à l'univers matérialiste de la société moderne, et que certains d'entre eux soient prêts à mourir pour les défendre.

En devenant autonome dans tous les aspects de sa vie, l'individu moderne l'est également devenu dans le domaine métaphysique ; il n'a plus de religion communautaire obligatoire, chacun cherche Dieu à sa manière - et à ses risques et périls. Mais par la même occasion, il n'y a plus de réponse définitive à la question du sens de la vie - ni même à la question de savoir si la vie a un sens. C'est à chacun de la trouver : la croyance est devenue affaire privée, chacun est libre d'adhérer à celle de son choix, voire d'en inventer une nouvelle.

Cette privatisation de la transcendance produit un émiettement dont n'émerge plus aucune ligne de force, aucun principe unificateur explicite : si tous les individus sont égaux, toutes les croyances, tous les points de vue, toutes les convictions se valent. Dès lors, au lieu de s'additionner, elles s'annulent, et la réponse attendue s'évapore ; il devient impossible de tracer une frontière séparant clairement le Bien et le Mal. Chez certains, cette dérive relativiste débouche sur le vide, le nihilisme, la fuite dans les paradis artificiels. Rejetée de la sphère publique, la question du sens ne peut désormais se résoudre que dans la sphère privée : dans l'autoréalisation personnelle, la compétition, la performance, la jouissance, etc. Multiples sont les champs ouverts par la société moderne, mais tous sont individuels, pour autant que chaque individu n'a d'horizon et de finalité que lui-même et doit trouver en lui-même sa raison de vivre."

(Pierre Clermont, De Lénine à Ben Laden, la révolte anti-moderniste du XXième siècle)

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