lundi 14 mars 2011

Deux livres enveloppés dans du papier journal

"L'Occident est gavé, repu. L'Occident dort. L'Occident ronfle. Nous avons tous les livres, toutes les expositions, tous les films, tous les plaisirs, toutes les libertés (y compris celle de mourir de dégoût), les technocrates aux dents serrées et les braillards aux gueules ouvertes, les faux gourous et les vraies sex-shops. Ni nos corps ni nos coeurs ne savent plus ce qu'est la faim. Nous avons oublié que la vie de l'esprit est une aventure périlleuse. Nous avons honte de la pauvreté. Nous préférons les certitudes rassurantes de Hegel à la folie des Béatitudes. Nous avons passé Dieu au ripolin.

La Russie nous aide à redécouvrir ce que Nietzsche appelle le "grand désir" : la tension, l'inquiétude, la brûlure. Je me revois dans un petit restaurant de la rue Gorki, à Moscou. J'y ai rendez-vous avec un ami soviétique, à qui j'ai promis d'offrir deux livres de philosophie religieuse. J'arrive, les deux volumes dans un journal plié. Nous nous installons et, tout doucement, mine de rien, le nez en l'air et les mains sous la table, je glisse le paquet à cet ami qui le saisit et le garde serré sur ses genoux. Nous nous taisons. Après un silence assez long - quinze secondes, vingt peut-être - je lève les yeux sur le visage de mon compagnon, et je vois de grosses larmes qui coulent le long de ses joues. C'est tout. Mais depuis que j'ai vu couler ces larmes, vous pouvez bien m'expliquer que le "livre de poche" est une merveille et qu'il est admirable de n'avoir qu'à entrer dans le premier bureau de tabac pour trouver à sa disposition, sur un tourniquet, tous les trésors de la littérature universelle, je n'en croirai rien. Je sais que la vie de l'âme, ce n'est pas dans les drugstores de notre société d'abondance qu'elle s'est réfugiée, mais dans les lieux bénits et maudits où un homme - un adulte de trente-cinq, quarante ans - pleure d'émotion en recevant deux livres enveloppés dans du papier journal."

(Gabriel Matzneff, Les passions schismatiques, 1977)

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