lundi 14 mars 2011

Les femmes sont ainsi faites...

"Une femme qui cesse d'aimer un homme cesse vraiment de l'aimer. Elle "tourne la page", comme on dit. Elle lirait dans le journal que cet homme a été jeté en prison, ou qu'il est gravement malade, ou qu'il s'est tué en voiture, elle n'en serait ni bouleversée ni émue.

L'homme, lui, est plus sensible. Il ne cesse jamais complètement d'éprouver une sorte de mélancolie tendre à l'endroit des femmes qui ont traversé sa vie, du moins de celles qui y ont joué un rôle d'importance.

Pour la femme, seul compte ce qu'elle voit, et ce qu'elle touche ; aussi est-elle limpidement sincère lorsqu'elle explique à son dixième amant ou à son troisième mari qu'il est le premier homme qu'elle ait véritablement aimé. "Avant toi, y avait rien", chantait Edith Piaf. Même limpidité dans la rupture : lorsqu'une femme abaisse le rideau de fer, c'est irrévocable, surtout si la cause en est un amour neuf, et nous pouvons bien hurler ou geindre de l'autre côté : il ne se relèvera pas.

L'homme, lui, vit davantage avec son passé. Il ne renie rien. Il se souvient.

L'Othon de Corneille, dans Othon, s'étonne de la dureté de Plautine, et de l'indifférence avec quoi elle s'apprête à rompre : "Vous pouvez perdre Othon sans verser une larme", balbutie-t-il, outré de douleur, traversé dans son amour et dans son amour-propre. Hélas ! cher Othon, les femmes sont ainsi faites, et nous devons soit les accepter telles qu'elles sont, soit nous résoudre à ne plus aimer que les garçons.

Le détachement est chez les femmes comparable à la confession chez les chrétiens : par le sacrement de pénitence, "le passé est détruit, ta prôna exaleiphetai", afffirme saint Cyrille de Jérusalem. Et le père Paul Florenski, citant ce passage dans Colonne et fondement de la vérité, précise que le verbe grec signifie effacer, gratter. C'est exactement cela : un tableau noir qu'on efface, une inscription qu'on gratte, rageusement. À l'époque de mes illusions sur le couple, j'avais écrit que la femme vit d'instinct le christianisme et qu'en ce sens, recevoir le sacrement de l'amour (c'est ainsi que saint Jean Chrysostome nomme le mariage), c'est, pour l'homme, se féminiser, libérer la part féminine de son être. Moquerie du destin : aujourd'hui, je pourrais écrire la même chose, mais ce ne serait plus au mariage, sacrement de l'amour, que je l'appliquerais : ce serait à la confession, sacrement de l'oubli. (La comparaison que j'opère ici me semble juste, et pourtant affreuse, car il est affreux d'identifier l'oubli du mal à l'oubli de l'amour, le pardon au reniement.)

Si j'évoque cette capacité d'oubli qu'ont les femmes, mes amies m'accusent de misogynie. Cependant, c'est l'une d'elles qui, comme je l'interroge sur son ex-mari et son actuel amant, me répond avec une dureté tranquille : "Le présent gomme le passé." Voilà une phrase proprement féminine. Je ne me figure pas un homme succombant à cette illusion d'autruche. L'homme sait que pour être tournées les pages n'en demeurent pas moins écrites. Nos actes nous suivent, et nos spectres nous visitent la nuit."

(Gabriel Matzneff, Les passions schismatiques) 

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