mercredi 2 mars 2011

"Lettre au porteur de lumière" par Reza

"Tu t'en vas fauché par une bombe. Peu de temps avant cette mort annoncée, tant nous la redoutions tous, tu disais à ton fils Ahmad, devant tes proches : "Si je viens à mourir pour les idées que j'ai défendues toute ma vie, je ne veux pas que tu pleures, ni que ton coeur tremble." Comment ne pas être submergé par la tristesse quand un homme de vérité est assassiné?

Dans ce monde où se mêlent calculs et perversions, intérêts économiques et conflits de pouvoir, les porteurs de lumière semblent avoir si peu de place. Ils dérangent l'ordre, ou plutôt les "désordres" du monde. Socrate ou Gandhi ne sont-ils pas morts au nom d'une vérité qui allait à l'encontre de l'obscurantisme ?

Enfant d'une culture, d'une civilisation riche et méconnue, tu faisais partie de ce nombre restreint d'êtres qui mirent leurs actes et leur pensée au service de l'humanité au risque d'attirer l'animosité des pouvoirs en place.

Poète dans l'âme tu as été contraint de revêtir le déguisement d'un chef de guerre afin de repousser l'Armée Rouge, venue coincer sous sa botte destructrice ton peuple au détriment de l'indépendance de ton pays.

C'est toi seul qui sus lutter contre cette machine de guerre tant redoutée de l'Occident, au plus fort de la guerre froide. C'est toi seul qui ébranlas ce Mur de Berlin qui coupait le monde en deux avant qu'il ne s'écroule un an après le départ des derniers soldats russes. Quant aux Occidentaux, lâchement ils te tournèrent le dos.

Et si une dernière fois nous allions plus loin dans les faits. Je revois la scène. Nous étions tous les deux accroupis au-dessus d'une carte de la région étalée à même le sol. J'entends encore tes paroles : "Les compagnies pétrolières américaines veulent contrôler les oléoducs et les gazoducs reliant ce nouvel eldorado d'énergie sur les bords de la Caspienne. Peu sûres de l'Iran dans les mains des mollahs qui ont renversé leur vassal, Mohammed Reza Shah Pahlavi, elles ont besoin de l'Afghanistan et du Pakistan. La CIA et l'armée pakistanaise ont établi un programme précis de formation militaire et idéologique des enfants de la misère, de la guerre, de l'exode, qui peuplent les camps de réfugiés au Pakistan. L'endoctrinement au nom d'un islam conquérant, loin de l'islam mystique de Molana, est à la base du pouvoir de ceux qu'ils appellent les talibans. N'oublie pas que Ben Laden est un agent de la CIA. Il recevait de cette institution force armes et renseignements. Les fonds venaient de l'un des grands alliés des États-Unis, l'Arabie Saoudite."

Entre un empire soviétique au crépuscule de son influence, blessé par son échec, et un Occident vendu à des intérêts économiques, tu as tenté, seul encore, l'impossible pour asseoir non ton pouvoir, mais la paix et l'indépendance de ton pays.

Combien de fois as-tu lancé des appels ? Combien de fois ne t'est revenu que l'écho de tes paroles qui semblaient frapper les parois des montagnes ?

La vie est belle, mon ami. J'y crois fortement. On peut tuer un homme, briser son corps, anéantir sa chair, mais on ne peut tuer sa pensée.

Tu as cette âme noble qui a rêvé pour ton pays, pour le monde :"Je vois un Afghanistan libre, indépendant, un pays dont le peuple choisira un "conseil des sages", Loya Jirga, composé de centaines de représentants. Un pays dont le gouvernement sera élu, où les armes seront rendues. Je vois les moudjahidin, les combattants, composer une "armée de la reconstruction" et une "armée de l'éducation". Je vois les filles aller à l'école comme les garçons. Je vois les systèmes d'agriculture traditionnels, creusés dans nos terres ancestrales, se remettre en place. Je vois notre patrimoine culturel, historique préservé et mis en valeur ; il est notre mémoire. Enfin je vois tous les enfants d'Abraham vivre en paix sur nos terres."

Il poursuivait, les regards pensifs et candides : "J'ai commencé à créer cela au Panhjshir. Je contribuerai à l'étendre un jour à l'ensemble de l'Afghanistan. Et peut-être que le monde sera intéressé par un tel modèle." et quand, naïvement, je t'ai dit : "La démocratie existe en Occident avec des principes et une organisation semblables", tu m'as répondu : "Non, ce ne sont pas de véritables démocraties. Une démocratie ne met pas au pouvoir des talibans, si loin de ses principes. Au nom d'intérêts économiques. Il faut encore imaginer et appliquer une véritable démocratie."

Tu as été la flamme sur la route difficile de la paix. Mon ami, je crois fortement que la vie est belle quand je vois d'autres porteurs de flamme poursuivre le chemin que tu nous as tracé.

Souviens-toi de cet ancien proverbe persan que je te citais un jour :

"Toutes les ténèbres du monde réunies ne peuvent étouffer la lueur d'une seule petite bougie."

(Reza, photographe, grand reporter au National Geographic, auteur de Massoud des Russes aux talibans, Éditions Quai de Seine.)

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