lundi 14 mars 2011

Littré et non Berlitz

"Le ciment d'une nation, c'est sa langue. Aussi est-ce avec angoisse que je considère la dégradation irrésistible de la langue française. Dans une étude publiée par Le Monde du 26 mars 1977, je lisais que "les Français ont pris leur parti de la domination linguistique de l'anglais", et qu'ils considèrent celui-ci "comme une sorte de deuxième langue maternelle". Voilà qui est effrayant. Ce n'est toutefois pas à cela que je pense par priorité lorsque je parle de la décomposition de notre langue. L'amour d'une langue étrangère n'est en effet nullement contraire à la maîtrise de la sienne propre : on peut être polyglotte et parler un excellent français, encore que c'est un point qui mériterait qu'on en discutât, car dans les familles françaises d'origine russe, je connais trop de gens qui se disent un peu promptement bilingues, mais qui en réalité n'ont la parfaite possession ni du français ni du russe, et de compte fait ne parlent ni n'écrivent aucune langue. Pour moi, si mathusalem que je doive être, ma vie entière ne me permettra pas d'atteindre à une connaissance totale du français, qui est l'instrument de mon art, et la respiration de ma vie : aussi, est-ce Littré que je pratique, et non Berlitz."

(Gabriel Matzneff, Les passions schismatiques)

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