jeudi 3 mars 2011

"Tant de qualités en un seul homme" par Aymeri de Montesquiou

"Je rencontrai le commandant Massoud pour la première fois le 5 avril 2001 à Paris, lors d'un entretien organisé par le président du Sénat, Christian Poncelet. Celui-ci a été l'un des rares hommes politiques à l'avoir reçu officiellement, tout comme Mme Nicole Fontaine, présidente du Parlement Européen.

Massoud était accompagné de ses principaux lieutenants, pachtounes, tadjiks, hazaras, baloutches, ce qui démontrait sa capacité à réunir toutes les ethnies afghanes et que son action et ses soutiens ne se limitaient pas à la vallée du Panjshir.

Son propos était dépouillé, dépourvu de tout artifice tendant à le rendre plus séduisant ou plus convaincant. Il était évident que Massoud vivait sa vérité et qu'on avait en face de soi un homme animé d'une conviction et d'une générosité extraordinaires.

J'ai été frappé immédiatement par la justesse de ses affirmations : il se considérait comme se battant à l'avant-garde des hommes épris de liberté et des pays démocratiques pour résister aux attaques des fondamentalistes islamistes. Il combattait aussi la diffusion de la drogue en provenance d’Afghanistan qui produisait 80 % de l'héroïne consommée en Europe.

Il est fascinant que cet homme, qui aurait pu maintes fois renoncer au combat, ait toujours nourri la conviction qu'il allait gagner, même à l'époque où son autorité ne s'exerçait plus que sur quelques villages aux sources du Panjshir.

Convaincu de la justesse de son engagement, je lui promettais de l'aider du mieux que je pourrais et de lui apporter l'été suivant le maximum de médicaments  que je pourrais rassembler et surtout transporter. J'alertai Pierre Fabre, président des Laboratoires Pierre Fabre, et Jean-René Fourtou, président d'Aventis, qui firent tous deux preuve de générosité.

J'acheminai ces médicaments via Munich et Douchanbé. Là, j'attendais l'hélicoptère promis par Massoud. Le survol de l'Hindu Kuch offrit un spectacle extraordinaire. Perdus dans l'immensité, des hameaux regroupant quelques maisons autour de rares points d'eau formaient des taches vertes sur les montagnes aux flancs dénudés et brûlés par le soleil. L'arrivée dans le Panjshir, après quelques heures de vol, inquiétantes à posteriori en raison de l'essoufflement des moteurs de ce vieil hélicoptère, prise de guerre aux Soviétiques, et de la menace des Stingers, était en soi un moment auquel la sérénité était étrangère.

Je vais revoir Massoud, chez lui, et je tiens ma promesse.

Les soirées auprès des compagnons d'armes de Massoud, les visites de camps de réfugiés, d'hôpitaux, de camps de détention des talibans sont autant d'épisodes qui ne peuvent quitter ma mémoire.

Massoud était encore plus confiant quant à l'issue du conflit, peut-être parce qu'il était sur son territoire, mais plus amer face à la timidité du soutien occidental. Sa passion n'avait rien de l'exaltation mais provenait d'un amour profond pour son pays e la liberté. Il était convaincu d'avoir raison et il avait raison. Cette passion ne l'empêchait pas d'être un hôte prévenant et souriant, illustration de l'hospitalité orientale. Esprit enjoué, il saisissait toutes les occasions d'exprimer sa bonne humeur malgré la gravité de la situation.

Je lui rappelai la proposition du président du Karakhstan, Noursoultan Nazarbaev, de réunir aux Nations unies toues les forces afghanes antagonistes, proposition qui n'avait pas été retenue. Je lui suggérai de tenir cette réunion au Kazakhstan sous l'égide des Nations unies. Il accepta. Trois semaines après, je retournai au Kazakhstan à l'occasion du dixième anniversaire de la fermeture du centre de tirs nucléaires de Semipalatinsk., invité avec les anciens présidents Gorbatchev et Demirel et l'ancien ministre Genscher. À l'occasion d'un entretien en tête à tête avec le président, je confirmai à celui-ci l'acceptation d'une telle conférence par le commandant Massoud. Le président demanda aussitôt à son ministre des Affaires étrangères, M. Idrissev, de nous rejoindre pour organiser les modalités de cette réunion.

Le lendemain matin, Massoud était assassiné.

Exemplaire par son courage, sa générosité, son charisme, le don de soi pour son pays et pour le peuple afghan, le commandant Massoud ne pouvait être remplacé et son absence aujourd'hui crée un vide tragique.

Lorsqu'on a eu la chance de trouver tant de qualités réunies en un seul homme, lorsqu'on a ressenti la brûlure d'une telle passion, on ne sort pas indemne d'une telle rencontre."

(Aymeri de Montesquiou, sénateur, vice-président du groupe d'information sur l'Afghanistan)

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