mardi 19 avril 2011

C'était une nuit d'été calme et tiède...

"C'était une nuit d'été calme et tiède ; et, en marchant sur le sable - où il reconnaissait ses traces des jours précédents, où il savait par coeur chaque caillou, et la place précise où croissait tel ou tel brin d'herbe - il s'aperçut que tout avait pris une nouvelle apparence, s'était transformé, lui causant des sensations autres qu'au cours de sa promenade de la veille. Une métamorphose s'était opérée ;  quelque chose de nouveau était intervenu. Il ne pouvait plus évoquer ce grand sentiment de solitude qui le posait, isolé, en face de la nature et de l'humanité, il y avait désormais quelqu'un à ses côtés, quelqu'un derrière lui. Le charme était rompu, et il se trouvait enchaîné à la vie ordinaire et mesquine. On avait tissé des liens autour de son âme ; ses pensées commençaient à plier sous les considérations sociales. Il n'osait plus émettre d'opinions autres que celles de ses amis, et la conscience qu'il avait de sa lâcheté le déchirait comme une griffe. Édifier son bonheur sur une base mensongère, il n'essayait point de s'y risquer, car le bâtiment, monté jusqu'au faîte, pouvait s'écrouler, et la chute en serait plus profonde, la douleur plus poignante. Et cependant, il le fallait, pour "La" posséder, et cela il le voulait avec toute l'énergie de sa volonté capable de déplacer des montagnes.

L'élever jusqu'à lui, cela se pourrait-il, et comment ? Impossible de la convertir de femme en homme. Impossible de la délivrer des instincts indomptables inhérents à son sexe, non plus que de lui insuffler sa propre éducation qui avait demandé trente ans, ni son savoir lentement acquis, ni l'expérience, ni la science, conquises de haute lutte ! Ainsi, il lui fallait s'abaisser jusqu'à elle. Mais la pensée de descendre le tourmentait, comme le plus grand mal concevable ; comme un recul, un retour, un recommencement, qui, au demeurant, était irréalisable.

Il ne lui restait donc qu'à dédoubler sa personnalité, à se partager en deux, à forger un personnage qu'elle pût comprendre et apprécier, jouer à l'anoureux dupé, s'appliquer à admirer l'infériorité de l'aimée, s'habituer à un rôle tel qu'elle le désirât, puis, silencieusement, vivre l'autre moitié de sa vie, en secret et pour lui-même, dormir d'un oeil en tenant l'autre ouvert."

(August Strindberg, Au bord de la vaste mer)

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