mardi 19 avril 2011

La table d'harmonie de son âme à lui !

"Deux mois de frottement avec d'autres humains, deux mois seulement ; et, grâce à la loi de la modification, il avait perdu la meilleure part de lui-même. Il s'était habitué à donner raison à tous pour éviter toute discussion, exercé à céder pour éviter une rupture ; en lui avait surgi un homme sociable et souple - et sans caractère. La tête emplie de futilités, contraint de parler une langue abrégée, simplifiée, il reconnaissait que sa gamme idiomatique avait perdu les demi-tons, que ses idées s'étaient aiguillées sur de vieux rails usés, retournaient à la voie de garage. De nouveau, il sentait s'agiter en lui d'anciens sophismes sur le respect dû à la croyance d'autrui. N'était-il pas avéré que chacun meurt heureux dans sa foi ? Il avait, par pure flatterie, joué au sorcier, et, pour cette cause, se mettait immédiatement à dos un concurrent dangereux qui menaçait de détacher de lui la seule âme qu'il voulût lier à la sienne. 

Un sourire passa sur ses lèvres quand il se rappela combien il s'était moqué de ceux-là qui croyaient se moquer de lui. Il prononça à demi-voix : imbéciles ! - ce qui le fit sursauter, effrayé, à l'idée qu'un quelconque pût l'entendre.

Et les pensées silencieuses défilèrent à nouveau ; ainsi, ils croyaient avoir capturé son âme et c'était lui qui avait capturé les leurs ! Ils s'imaginaient qu'il était là uniquement pour les servir, tandis qu'il se servait d'eux dans un but de gymnastique mentale et pour goûter la jouissance de la domination.

Et ces pensées, qu'auparavant il n'eût osé reconnaître comme siennes, se montraient à cette heure les enfants réels de son âme, des enfants vigoureux et sains dont il acceptait la paternité. D'ailleurs, qu'avait-il fait, sinon ce que les autres eussent voulu - mais n'avaient pu - faire eux-mêmes ?

Et cette femme, qui croyait avoir trouvé en lui un instrument qu'elle accordait à sa guise, et ne soupçonnait point qu'elle avait été choisie pour devenir la table d'harmonie de son âme à lui !"

(August Strindberg, Au bord de la vaste mer)

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