samedi 21 mai 2011

"La nuit était noire..."

"La nuit était noire et tiède, sans une brise. Les étoiles ne brillaient que d'un seul côté de la voûte céleste, l'autre - le plus grand - était voilé par un nuage immense qui descendait depuis la montagne. Ce nuage noir, qui se confondait avec la masse des montagnes, s'avançait lentement, nettement découpé, par ses bords recourbés, sur le fond du ciel étoilé et profond. Le Cosaque ne pouvait plus distinguer que le Terek, et le lointain au-delà du fleuve ; derrière lui et sur les côtés se dressait le mur des roseaux. Parfois ils se balançaient et bruissaient, inexplicablement. Vues d'en bas, leurs têtes branlantes ressemblaient à des branches feuillues, sur le bord le plus clair du ciel.

Aux pieds de Lucas s'étendait la berge, sous laquelle bouillonnait le torrent. Plus loin, la masse brune, mobile et luisante de l'eau, se plissait régulièrement autour des bancs de sable et près du rivage. Encore plus loin, tout se fondait dans une obscurité impénétrable : l'eau, la berge et le nuage. Des ombres noires couraient parfois sur la surface de l'eau, et l'oeil accoutumé du Cosaque y reconnaissait des souches emportées par le courant. À de rares intervalles, une lueur crépusculaire, qui se reflétait dans l'eau comme dans un miroir noir, marquait la ligne légèrement inclinée de la rive opposée. Les bruits de la nuit, le murmure des roseaux, les ronflements des dormeurs, le bourdonnement des moustiques et le bruissement de l'eau étaient parfois interrompus par une détonation lointaine, par un éboulement de la berge, par le plongeon d'un gros poisson ou par le craquement que produisait une bête dans la forêt. Une chouette vola le long du Terek, choquant une aile contre l'autre tous les deux battements. Au moment de survoler les Cosaques, elle fit demi-tour en direction du bois, s'approcha d'un arbre, répéta son bruit non plus toutes les deux fois, mais à chaque battement d'aile, puis s'agita longuement avant de se poser sur un vieux platane. Lucas ne dormait pas ; chacun de ces bruissements soudain lui faisait tendre l'oreille ; ses yeux se fermaient à moitié, et il tâtait son fusil."

(Léon Tolstoï, Les Cosaques)

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