lundi 2 mai 2011

Les drapeaux blancs

"Observez plutôt ce gamin d'une dizaine d'années qui, coiffé d'une vieille casquette, sans doute celle de son père, les pieds nus dans ses souliers, vêtu d'une culotte de nankin soutenue par une bretelle unique, est sorti hors des remparts depuis la suspension d'armes et ne cesse d'errer dans le chemin creux, regardant avec une curiosité stupide les Français et les cadavres étendus à terre ; il a cueilli des fleurs bleues des champs dont le vallon est parsemé. En s'en retournant chez ses parents avec un gros bouquet, il s'est arrêté, en se bouchant le nez pour éviter l'odeur que lui apporte le vent, auprès d'un monceau de corps, qu'on a apportés, et longtemps il contemple un cadavre affreusement décapité qui se trouve tout près de lui. Après être resté assez longtemps immobile, il s'est approché encore et a heurté du pied le bras tendu et raidi. Le bras remue un peu. Il le pousse une fois encore plus fort. Le bras oscille à nouveau, puis revient dans sa position. Le jeune enfant s'est mis alors subitement à crier, s'est caché la figure dans ses fleurs et, à perte haleine, s'est enfui du côté de la forteresse. 

Oui, sur le bastion et dans la tranchée, on a dressé des drapeaux blancs, la vallée en fleur est pleine de cadavres empestés, un beau soleil descend sur la mer bleue, et la mer bleue, ondulant, resplendit aux rayons d'or du soleil. Des milliers d'êtres humains s'attroupent, regardent, parlent et se sourient l'un à l'autre. Et ces gens-là, des chrétiens, professant une unique et grande loi d'amour et de sacrifice, à la vue de ce qu'ils ont fait, ne tomberaient pas soudaine à genoux, pleins de repentir, devant Celui qui, leur ayant donné la vie, a mis dans l'âme de chacun d'eux, avec l'horreur de la mort, l'amour du bien et du beau, et ne se serreraient pas dans leurs bras, comme des frères, en versant des larmes de joie et de bonheur. Hélas non ! Les drapeaux blancs ont été retirés et de nouveau sifflent les engins de mort et de souffrance, de nouveau coule le sang innocent et retentissent les gémissements et les imprécations."

(Léon Tolstoï, Les récits de Sébastopol)

Aucun commentaire: