jeudi 23 juin 2011

"La mort est plus précieuse que la vie"

"Je parcours cahin-caha une existence semée de désagréments et je pense constamment au stade auquel je devrai parvenir un jour : la mort. Je crois que ce qu'on appelle la mort est plus doux que la vie. Et il m'arrive de penser que c'est l'état suprême auquel un homme peut aspirer.

"La mort est plus précieuse que la vie."

Ces mots ne cessent de me hanter depuis quelque temps.

Pourtant je vis en ce moment à coup sûr. Je ne romps toujours pas les attaches de cette vie parce que, tout seul, je ne peux pas me dépouiller de cette habitude ancrée depuis le temps de mes grands-parents, de mes arrière-grand-parents - et plus loin encore - depuis cent, deux cents, mille, dix mille ans.

C'est pourquoi il me semble que c'est dans les limites permises par cette vie que je devrais prodiguer des conseils aux autres. L'être humain que je suis ne devrait faire face à un autre que dans le territoire exigu qui entoure la question : "Comment vivre ?" Car, du moment qu'on se reconnaît soi-même s'activant dqns la vie et qu'on constate qu'il y a un autre être humain respirant en elle, il est logique de considérer que les principes que chacun s'assigne doivent se situer dans cette vie même, aussi douloureuse et laide soit-elle.

"S'il vous en coût de vivre, vous n'avez qu'à mourir."

Aucun pessimiste n'oserait prononcer une telle phrase. Quant aux médecins, alors que les patients se disposent à la paix du dernier sommeil, ils s'ingénient à prolonger ne fût-ce que d'une seconde leurs souffrances en brandissant l'aiguille d'une seringue. Étant donné qu'un acte aussi proche d'une torture est toléré comme relevant de l'éthique, on voit à quel point on est attaché à l'idée même de la vie. Finalement je n'ai pas pu conseiller la mort à cette femme.

Elle avait le coeur si profondément déchiré qu'elle était inguérissable. En même temps, cette blessure, transformée en un beau souvenir que les gens ordinaires ne pourraient jamais éprouver, rendait son visage radieux.

Elle désirait garder éternellement au fond d'elle-même cette beauté comme un joyau. Le malheur voulait que cette beauté fût la blessure même qui la faisait souffrir plus que la mort. Les deux éléments étaient indissociables comme le recto et le verso d'une feuille de papier.

Je lui avais dit de se laisser emporter par le cours du "temps" qui guérissait tout. Elle avait objecté que, si elle s'y abandonnait, ses précieux souvenirs se faneraient peu à peu.

Le "temps" impartial, s'il lui arrachait des mains son précieux trésor, guérirait progressivement sa blessure. Tout en estompant comme un rêve la joie violente de la vie, il n'hésitait pas à enlever la douleur vive qui accompagne cette joie.

Je voulais que le "temps" essuie le sang qui coulait de sa plaie, quitte à lui arracher les souvenirs impétueux liés à un amour passionné. Car, selon moi, la vie, toute banale qu'elle était, convenait à cette femme mieux que la mort.

Moi qui ai toujours cru la mort plus précieuse que la vie, je n'ai finalement pas pu transcender, dans mes espoirs et mes conseils, ce qu'on appelle la vie, semée de désagréments. En outre, je n'ai pas pu m'empêcher de penser que cela démontrait que j'étais, en pratique, un médiocre naturaliste. Maintenant encore, je contemple mon coeur non sans scepticisme."

(Sôseki, À travers la vitre)

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