mardi 28 juin 2011

"Les aliments de la convalescence" de Jean-Baptiste Chardin

"Jean-Baptiste Chardin a peint son Les aliments de la convalescence en 1746. Une femme simplement vêtue, debout dans une pièce sobrement meublée, retire patiemment la coquille d'un oeuf pour un malade qu'on ne voit pas. C'est un moment ordinaire dans la vie d'une personne ordinaire. Pourquoi peindre une telle chose ? C'est ce que se demandèrent, sceptiques, les critiques de Chardin durant une bonne partie de sa carrière : voilà un peintre talentueux qui avait mystérieusement décidé de concentrer toute son attention sur des miches de pain, des assiettes brisées, des couteaux et des fourchettes, des pommes et des poires, ainsi que des personnes de rang modeste vaquant à leurs occupations dans des cuisines ou des salles de séjour ordinaires.

Ce n'était certainement pas ce qu'un grand artiste était censé peindre, si l'on se référait aux règles de l'art prescrites par l'Académie de peinture, qui dès sa création par Louis XIV en 1648 avait classé les différents genres de peinture en une hiérarchie de valeur artistique : d'abord venaient les tableaux historiques, qui exaltaient la noblesse de la Grèce et de la Rome antiques ou illustraient des histoires bibliques édifiantes ; puis les portraits, en particulier de rois et de reines ; puis les paysages, et seulement en dernier ce qu'on appelait dédaigneusement des "scènes de genre", scènes de la vie domestique de tel ou tel roturier. La hiérarchie artistique reflétait fidèlement la hiérarchie de la société dans son ensemble, où un roi à cheval contemplant ses terres était jugé naturellement supérieur à une femme modestement vêtue retirant la coquille d'un oeuf.

Mais il y avait dans l'art de Chardin une subversion implicite de toute vision de l'existence qui pouvait rejeter comme des choses sans valeur une simple tâche domestique ou une vieille poterie reflétant le soleil de l'après-midi (De Chardin nous avons appris qu'une poire est aussi vivante qu'une femme, qu'une cruche est aussi belle qu'une pierre précieuse", Marcel Proust).

(Alain de Botton, Du statut social)

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