samedi 11 juin 2011

Les deux voies

"Ainsi parle Yahvé : Je place devant vous la voie de la vie et la voie de la mort" À cette parole fait écho celle de Jésus, telle que nous la rapporte l'évangéliste Matthieu : "Entrez par la porte étroite. Large est la porte et spacieuse la voie qui mène à la perdition, et nombreux ceux qui s'y engagent ; combien étroite est la porte et resserrée la voie qui mène à la vie, et peu nombreux ceux qui la trouvent" (Mt 7, 13-14). Ce texte avec l'opposition nette entre la voie spacieuse et la voie resserrée reflète la doctrine dite des "deux voies". La métaphore, bien connue dans le judaïsme au temps de Jésus, était déjà présente dans les cultures anciennes avec lesquelles les sages d'Israël sont entrés en contact au cours de l'histoire. Suivre un sentier, un cheminn, une route, une voie, c'est l'expérience quotidienne des hommes. Sur ce sens concret se greffe, dasn de nombreuses langues, un sens figuré, qui revêt des significations métaphoriques diverses. La symbolique de la voie appartient aux archétypes les plus fondamentaux de la culture humaine. De la métaphore de la voie on passe facilement à celle des deux voies, plus précisément à celle des deux directions qui se présentent quand on arrive par exemple à un carrefour, à une bifurcatoin. Deux est le chiffre de la division. La répartition binaire est la plus simple et la plus claire. L'homme ayant deux mains, la répartition de l'espace entre la droite et la gauche est universelle. L'application morale de la métaphore va naturellement indiquer qu'il y a un choix à faire entre deux conduites ou plus profondément entre deux manières de vivre selon le bien ou selon le mal. Ainsi la métaphore des deux voies conduit-elle facilement à une sorte de dualisme moral. Parfois la métaphore est filée jusqu'au plan métaphysique, exprimant le dualisme ontologique du réel, lieu d'affrontement du Bien et du Mal ou, pour le moins, la structure binaire qui affecte toutes choses.

La symbolique des deux voies a été utilisée par les communautés chrétiennes anciennes, principalement judéo-chrétiennes. La Didachè (enseignement ou doctrine des douze apôtres) nous en offre le document le plus typique, dès le premier siècle. C'est la métaphore du choix, soit moral, soit religieux. Elle revêt toute son importance quand on sait que les chrétiens l'ont utilisée dans un contexte polémique, pour s'opposer à une conception très répandue de la fatalité : l'homme n'est pas vraiment libre, pensait-on, car son destin est inscrit dans les astres ou fixé par les dieux. Les chrétiens ont donc repris la métaphore pour illustrer la liberté apportée par le Christ, car il est venu libérer l'homme de toutes ses aliénations, quelles que soient leurs formes (mal, péché, mort, démons, etc.). Pour ce faire, l'homme doit adhérer librement à la voie tracée par le Christ ("Je suis la Voie"). L'importance du terme fait que son emploi sans qualificatif, "la Voie", en vient à désigner non seulement la "voie du Christ", mais par extension la doctrine chrétienne et la communauté de ceux qui la suivent (voir Ac 2, 9, par exemple). À la métaphore de la voie se rattache la métaphore de la porte, car la voie conduit à un but, demeure ou ville, et donc à la porte qui en livre ou non le passage. Selon la symbolique des deux voies, la voie du salut mène à la "porte du Ciel", tandis que la voie de la perdition conduit à la "porte des Enfers". Pour les chrétiens, la porte du Royaume de Dieu, c'est Jésus, selon la parole rapportée par le quatrième évangéliste : "Je suis la Porte. Celui qui entrera par moi sera sauvé" (Jn 10, 9). L'auteur de l'Apocalypse reprend la métaphore : "Ainsi parle le Saint, le Vrai [le Christ], celui qui détient la clef de David [le Royaume de Dieu] : s'il ouvre, nul ne fermera, et s'il ferme, nul n'ouvrira" (Ap 3, 9). Quant aux portes des Enfers, le séjour des morts, il les brisera tout simplement pour en faire sortir les justes qu'il introduira dans son Royaume. Les Pères reprendront souvent l'image de la porte appliquée au Christ. On se contentera de citer Ignace d'Antioche, qui écrit : "[Le Christ] est le grand prêtre, chargé du Saint des Saints, la porte qui mène au Père, et par laquelle entrent Abraham, Isaac, Jacob, les prophètes, les apôtres et l'Église. Tout cela [l'Évangile] n'a qu'un but : notre union avec Dieu." Ses clefs, Jésus les confiera à Pierre, le chef de ses apôtres : "Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église et les portes des Enfers ne tiendront pas contre elle. Je te donnerai les clefs du Royaume des cieux..." (Mt 16, 18-19). C'est pourquoi, dans l'art chrétien, la clef est l'emblème de Pierre, celui-ci étant souvent figuré à la droite du Christ, tandis que Paul est à sa gauche.

La métaphore des deux voies est particulièrement mise en œuvre, et même concrètement en acte, dans la structure radicalement binaire de la liturgie baptismale. En effet, forte est la distinction entre la situation de l'homme avant son baptême et celle qui la suit, au point qu'il s'agit d'une opposition irréductible. Avant, le catéchumène appartenait à ce monde-ci dominé par Satan ; après, il appartient au monde nouveau du Royaume de Dieu sous la direction du Christ-Sauveur. Avant, il appartenait au monde des ténèbres et du péché, étant lui-même pêcheur, esclave de Satan ; après, il est devenu pur, sans péché, fils de lumière, enfant de Dieu, libéré par le Christ. Avant, il était exilé du Paradis ; après, il y est réintroduit. Avant , il était perdu ; après, il est sauvé. Avant, il était mort ; après, il est vivant. Nous retrouvons, dans le vocabulaire lui-même, les termes opposés classiques des deux voies : mort/vie, ténèbres/lumière, Satan/Dieu ou le Christ, monde des pécheurs/monde des justes, perdition/salut... La structure binaire que nous venons de dégager risque, cependant, de paraître trop statique ; il faut la compléter par l'idée de cheminement, de développement. Le catéchumène pose librement des actes qui le situent dynamiquement dans une certaine orientation morale et religieuse. Il n'y a pas substitution magique d'un état par un autre. C'est là que l'image de la voie trouve sa pertinence. "Vous avez entrepris un bon et très beau voyage", dit Cyrille de Jérusalem aux candidats au baptême. Avant son baptême, le catéchumène, esclave du péché du monde, suivait une voie qui l'éloignait de Dieu et donc le conduisait à la perdition. Pour changer de voie, pour se convertir, il lui faut accepter, par un libre choix, la grâce libératrice du Christ qui , par le baptême, va l'introduire sur la voie du Royaume de Dieu, "la voie nouvelle et vivante qu'il a inaugurée" (He 10, 20). "Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé ; celui qui ne croira pas sera condamné" (Mc 16, 16) Le rite baptismal marque le passage-frontière, le carrefour mystique qui fait changer de voie. "Sauvez-vous de cette génération dévoyée... Convertissez-vous ; que chacun de vous reçoive le baptême au nom de Jésus Christ" (discours de Pierre à la Pentecôte, Ac 2, 37-40). L'idée de conversion, d'engagement libre, correspond à l'image du carrefour dans le thème des deux voies.

Cette symbolique est mise en scène dans le rite baptismal appelé "renonciation à Satan", mais en réalité, ce n'est que le premier acte ; le second, le plus important, consiste dans le serment d'attachement au Christ, dans l'adhésion à suivre sa voie, exprimée dans la profession de foi. Suivant le rite ancien décrit d'après Jean Chrysostome, les catéchumènes se tournaient d'abord vers le couchant, signe du monde des ténèbres et chacun individuellement prononçait le serment : "Je renonce à toi, Satan..." Ensuite les catéchumènes se tournaient du côté du soleil levant, signe du monde de la lumière pour prononcer le serment de fidélité au Christ : "Je m'attache à toi, Christ..."

Sur le plan symbolique, le catéchumène a fait le choix opposé d'Adam et Ève, il a choisi la voie de Dieu, la voie de la Vie, non la voie du Serpent et de la Mort. Ce rapprochement n'est pas factice, car, à y regarder de près, l'épisode du jardin d'Éden est construit sur une structure binaire pour illustrer la condition de l'homme créé à l'image de Dieu, c'est-à-dire intelligent et libre, ayant la capacité de faire des choix fondamentaux qui orienteront sa vie, le choix entre l'arbre de Vie et l'arbre de mort. Là, dans le texte de la Genèse, nous n'avons pas affaire à un exposé philosophique, mais à une parabole illustrant la liberté fondamentale de l'homme créé à l'image de Dieu.

(Gérard-Henry Baudry, Les symboles du christianisme ancien)

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