jeudi 13 octobre 2011

"J'ai quarante-deux ans et je commence à ne pas me reconnaître dans les miroirs. L'âge des métamorphoses a commencé. Je ne reconnais pas l'homme qui est en face de moi au commencement de la journée, en pyjama, pas rasé, et je ne reconnais pas non plus l'homme qui traverse la rue et se reflète dans une vitrine. C'est comme une réaction chimique ratée : un beau jour on traverse la rue et, de l'autre côté, la vitrine d'un magasin reflète l'image d'un inconnu qui s'approche de vous et qui porte les mêmes vêtements que ceux que vous avez mis après vous être douché. Un inconnu qu'il convient de ne pas aborder. Ensuite vous souriez, et dans ce sourire il y a une ombre de ce qui n'existe déjà plus et un nouveau pli amer auquel vous devez vous habituer comme on s'habitue à un nouveau quartier ou à un nouveau travail. Sans s'y habituer. Nous avons beau être nomades, nous ne nous habituons jamais à ce nomadisme intérieur qui nous change de l'extérieur au point de nous rendre méconnaissables et qui transforme la vie adulte en une incertitude, où la recherche de traces qui puissent confirmer qu'un jour on a été un autre - qu'on a cessé d'être - constitue l'unique certitude. Et comment était cet autre qui n'est plus là ? Et surtout, où est-il passé ?

Parfois je fais des incursions pour tâcher de le savoir. Je maraude dans le temps, arrêté quelque part, attendant, comme ces portes dans les récits fantastiques qui sont là un jour et n'y sont plus le lendemain. Je disparais. Je disparais pendant quelques jours et je m'en vais vivre comme un vagabonds dans d'autres parties de la ville, les rues que je hante parfois dans mes rêves, les rues où je trouve toujours quelqu'un qui se souvient d'un fragment de mon passé. Et j'habite ce fragment, comme un fantôme. J'y habite, comme les gens que j'interview habitent les brumes de leur mémoire. J'y habite comme habitent encore les ombres que j'ai connues je ne sais plus quand."

(José Carlos Llop - Le messager d'Alger)

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