mercredi 19 octobre 2011

Les grandes mers de mai...

"Les grandes mers de mai avaient fait monter l'eau de nouveau. À mesure qu'il avançait, le Survenant s'étonna devant le paysage, différent de celui qu'il avait aperçu, l'automne passé. En même temps il avait l'impression de le reconnaître comme s'il l'eût déjà vu à travers d'autres yeux ou encore comme si quelque voyageur l'ayant admiré autrefois lui en eût fait la description fidèle. Au lieu des géants repus, altiers, infaillibles, il vit des arbres penchés, avides, impatients, aux branches arrondies, tels de grands bras accueillants, pour attendre le vent, le soleil, la pluie : les uns si ardents qu'ils confondaient d'une île à l'autre leurs jeunes feuilles, à la cime, jusqu'à former une arche de verdure au-dessus de la rivière, tandis qu'ils baignaient à l 'eau claire la blessure de leur tronc mis à vif par la glace de débâcle ; d'autres si remplis de sève qu'ils écartaient leur tendre ramure pour partager leur richesse avec les pousses rabougries où les bourgeons chétifs s'entr'ouvraient avec peine.

Tout près un couple de sarcelles se promenait. Indolente, la cane retourna à sa couvée pendant que le mâle s'ébrouait de fierté, mais tout le temps vigilant à l'égard de la jeune mère. Ni l'un ni l'autre ne se montrèrent farouches à l'approche de l'embarcation. Le sentiment de la vie était si fort en eux qu'il leur faisait dominer leur peur naturelle de la mort."

(Germaine Guèvremont - Le Survenant)

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