vendredi 4 novembre 2011

Céline est un monstre sacré.

"Céline est un monstre sacré. Il a bâti des cathédrales de vomissure qui se mirent dans des lacs de purin. Il n'en reste pas moins que ce sont des cathédrales, conçues dans l'hallucination par un personnage titanesque, oraculaire et prophétique, un fabricant de polichinelles géants, clownesque, et même parfois féerique ; des cathédrales, avec des tours et des gargouilles (beaucoup de gargouilles, rien que des gargouilles), des piliers et des chapiteaux. Sans compter des vitraux qui éclairent dans les ténèbres, d'une lueur d'apocalypse, un magma de personnages miteux, marmiteux et calamiteux, bouffons, grandioses, plus vrais que le vrai, d'une vérité invraisemblable, qui finissent pêle-mêle dans l'horreur, le feu des bombes, le feu du ciel ou le flot de l'ordure, des cabinets ayant débordé quelque part. Guignols tragiques d'un Occident condamné à la catastrophe, noyé dans son propre excrément. Il faut toujours, avec Céline, une tinette qui déborde à flots et se transforme en Niagara. C'est parce qu'il n'y a plus sa grand-mère, silhouette épique, monstre d'hygiène et modèle des propriétaires, qui débouchait les cabinets de ses locataires en s'aidant d'un jonc souple et d'un broc d'eau bouillante. Opération dont elle mourut un jour de gel.

Quoi qu'il en soit, ce géant scandaleux, après avoir scandalisé la bourgeoisie, scandalisa sans doute aussi la Résistance, puisqu'il dut s'enfuir en Allemagne au moment de la Libération, avec sa femme, son chat et l'acteur Le Vigan. Il nous en a laissé plusieurs tableaux inoubliables où on les voit errer tous quatre dans une Allemagne shakespearienne, livrée aux bombes, aux flammes et à l'écrabouillis, ombres chinoises sur un fond d'incendie, cherchant du poisson pour le chat tandis que les maisons croulent et que la chaussée prend feu. Pensionnaires éphémères de châteaux féodaux sous le ciel noir de Poméranie. Fugitifs et vociférants."

(Alexandre Vialatte)

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