dimanche 6 novembre 2011

François Villon

"Parbleu, père Ubu, disait la mère Ubu, vous estes un fort grand voyou." Et c'était la pure vérité. Elle conviendrait encore mieux à Villon. Qui ne le fut pas pour soigner une légende, par souci de "standing", de considération, pour se pousser plus professionnellement dans le monde des lettres ou de la pensée (l'assassin n'était pas encore une nécessité des cocktails), mais dans la candeur de son âme, avec technique et discrétion. Prudent dans les emplois, peureux devant la potence, assez assassin, peut-être mouchard, et méchant homme. Il n'y mit jamais d'arrivisme, de système ou d'ostentation. Il en eut honte : l'époque était naîve. Il mit la chose en vers. Il en fit un chef-d'oeuvre, et il créa le lyrisme français.

La France où il naquit était noire comme un âtre sans feu. Noire et glacée. Le bûcher de Jeanne d'Arc venait de s'éteindre. Au loin passaient, sur les routes mouillées, Barbe-Bleue, La Hire, Matago.

Le laboureur jetait sa faucille, pour aller vivre dans les bois avec les fauves. À Paris, vingt-quatre mille maisons étaient désertes. Les pauvres en faisaient du bois de chauffage, les loups venaient y manger les morts. On avait vu massacrer sans baptême (pour mieux damner) les bébés armagnacs, et les enfants jouer dans la rue avec les grappes d'assassinés où les porcs venaient fouiller du groin. Certaine épidémie fit quatre-vingt mille morts. Elle succédait à la famine, et la guerre entraînait la peste. Les pauvres suivaient le tueur de chiens pour manger la viande encore chaude. Les hivers furent affreux. Les Anglais occupaient.

En 1435, il neigea quarante jours. Cinq mille enfants moururent de la petite vérole. La peste la suivit bientôt. Le charnier des Innocents s'engraissait tous les jours. Il dépassait le niveau de la rue de plus de deux mètres. Les cadavres n'y duraient pas ; ils changeaient constamment d'étage ; d'arrivages en déménagements, ils grouillaient d'une espèce de vie, comme les cirons sur le fromage ; on en mettait dans des greniers, dans des tiroirs, ou dans des cases, sous lesquels vendaient les marchands. Pour un peu, ils auraient servi dans la boutique. Le cimetière faisait voirie et lupanar. On y peignait la Danse macabre. Car à la fin, dit Michelet, une espèce de rire diabolique sembla s'élever de tant d'horreur, Paris était devenu un dancinq de squelettes, une sorte de Grand Guignol, victime, complice, et plus ou moins amoureux de la mort.

Ce fut le temps des violons et des ménétriers. Le fils aîné du roi mourut d'orgies de danse. Le roi lui-même faisait l'effet d'un clown funèbre, avec sa petite veste trop courte, verte comme celle des singes savants, ses jambes grêles et ses genoux trop gros. Sa capitale sentait le cadavre. Quand il la vit, "il se sauva". Les armées la fuyaient aussi. Les mendiants la partageaient avec les bêtes, qui venaient la nuit manger les enfants.

Cependant, les gens rêvaient "de terres d'or, d'hommes d'ébène et d'oiseaux d'émeraude". Van Eyck avait déjà mis une perruche dans les mains de l'Enfant Jésus. On imaginait des géants autour du pic de Ténériffe. Marco Polo, "l'homme aux millions", avait apporté des songes aux hommes, Jacques Coeur, de l'or trébuchant. Le duc de Bourgogne donnait des fêtes et des tournois. Dans un temps où le triste empereur créait l'ordre de la Sobriété, et où le chiche Louis XI faisait "froide cuisine", le Voeu du Faisan (à Lille), et le sacre du Roi lui furent l'occasion de festins, de profusions, de spectacles et de gaspillages incroyables.

Les plantureux Flamands, les Bourguignons sanguins, gras de vin, de viandes et de crèmes, apparurent "enterrés dans le velours et les pierreries". À Lille,  il y eut des éléphants, des automates, des lions que montaient des femmes nues, et un pâté d'où sortit un orchestre. À Paris, le duc apportait le vin lui-même, et la tapisserie de Gédéon : "la plus riche de toute la terre".

Il y eut de l'or dans cette nécropole, à l'horizon ou sur la table ; du rêve, du velours, des joyaux, de la kermesse, les plumes du music-hall, le coffre de Sindbad, le reflet des Iles Fortunées. Il aurait pu en rester dans les songes, ou sur les doigts. Mais rien ne s'en reflète dans le noir univers de Villon. Son chantier, c'est le tripot, son pensoir le charnier, son horizon le gibet de Montfaucon, qui se profile en ombre chinoise. Pourtant, quand il se met à genoux, la rose bariolée de Notre-Dame pose une lueur sur son front dégarni.

François a su le latin et préféré l'argot, parce qu'il aimait le jeu, le "glic", le brelan, la "griache", les "franches repues", la grosse Margot qui lui donnait de l'argent, la perfide Rose qui aurait pu lui faire prendre "une truie pour un moulin à vent". Il en rapporte une leçon de méfiance :

Soient blanches, soient brunettes
Bien est heureux qui riens n'y a.

Car il n'est rien de plus dangereux pour un homme que de prendre une truie pour un moulin à vent.

Mais il a tant aimé les femmes qu'il a même su les respecter ; elles lui ont appris jusqu'à l'idéal et à la nostalgie la plus pure ; il a trouvé des accents adorables pour regretter la mort des Dames du Temps Jadis ; il a aimé d'hyperdulie la Sainte Vierge. Bref, il a sauvé les nuances. S'il ne brille pas par le caractère, il brille par le bon sens.

Villon a commencé jeune par l'école buissonnière, le transport nocturne et solennel de la Pierre du Pet-au-Diable, et les mariages d'enseignes arrachés aux devantures, comme celui de l'Ours avec la Truie qui file, en un mot les farces d'étudiant. Il a continué par les festins gratuits, les vols de chapons et de gigots, les friponneries, les chapardages et les disputes avec le guet.

C'était le moment qu'un sage père eût choisi pour le faire engager dans l'infanterie de marine, où il se fût couvert de gloire tout en assouvissant sa passion du vin rouge. Mais son tuteur était chanoine. Et Villon tombe du vol dans le meurtre illégal (peut-être même dans la délation ; on n'a là-dessus que son témoignage) : il tue d'un coup de dague l'abbé Sermoise, qui venait lui chercher querelle. On le condamne, on lui pardonne, on l'exile, il court les routes avec une bande organisée, les Coquillards, qui ont leur argot et leur hiérarchie. Il revient, il prend part à un cambriolage avec escalade et effraction, celui du collège de Navarre. L'un des participants, Guy Tabarie, le dénonce. Après quoi, il vaut mieux s'enfuir. Il bat le Berry, la Bretagne et le Poitou. On le retrouve cinq ans plus tard, attendant la potence à la prison de Meung-sur-Loire (qui dépend de l’évêque d'Orléans), pour quelque méfait inconnu, buvant de l'eau claire, mangeant des poires d'angoisse et maudissant le juge, dont il dit ne pas dépendre et qui ne lui adoucit en rien les rigueurs de la captivité. Louis XI, passant par là, le gracie, et il disparaît.

Classique par l'aventure, classique par le caractère, il attribue ses tourments au destin, à Saturne, aux étoiles, à de lointaines conjonctions, aux maléfices d'une sesquiquadrature. "Fatalitas", dira Chéri-Bibi. C'est "l'enfant du malheur" ; sa race est bien connue. Il n'accuse pas la société, ce n'était pas encore la mode, mais tel et tel qui ont dépassé la mesure ; il aime sa mère (je l'ai déjà dit), il moralise, son enfer est pavé d'intentions magnifiques, et de contritions imparfaites : il se repend parce qu'il expie ; Colin de Cayeux a été pendu, Villon va l'être, il explique aux jeunes gens que le crime ne paie pas. Il a des regrets plutôt que des remords.

Il n'y aurait rien dans tout cela que d'assez courant, un caractère moyen, une destinée moyenne, si Villon n'avait eu la chance de se trouver tout à coup en présence du gibet : il lui a fait froid dans le dos. Tout son poil s'en hérisse.

Homme, icy n'a point de mosquerie.

Quand c'est lui que menace la mort, elle lui parait infiniment sérieuse. Dostoïevski, qui fut gracié sous la potence, en garde le frisson toute sa vie. On dit que la peine de mort na pas d'utilité (encore que ce soit elle seule qui fasse régner la loi dans les sociétés de malfaiteurs, et qu'elle empêche toute récidive), parce qu'elle n'impressionne pas le coupable : il faut n'avoir pas lu Villon. Il en transpire. et la secousse lui fait suer le génie.

Ce n'est pas avec les bons sentiments qu'on fait la bonne littérature, ni avec les mauvais, mais avec les violents : avec l'intense, "Frappe-toi le coeur", disait Musset. Villon n'en avait pas beaucoup, il lui fallait une grosse secousse. Il la reçoit d'un éclair livide, qui transforme tout l'éclairage. Il voit la brièveté de sa vie, de celle des autres, des riches, des pauvres, des hommes, des femmes, de sa pauvre mère, la vanité générale des choses, bref la profondeur du banal. Il prend et reprend le thème de la mort sur tous les tons, macabre, sinistre, cynique, parfois bouffon ; il ordonne ses cloches, son enterrement, il compose son épitaphe, il en appelle pathétiquement à la pitié de la postérité, il fait baller, autour de ses legs ironiques et de ses vengeances de dernière heure, une Danse macabre inoubliable. Il presse même tellement sur l'éponge qu'il en sort de bons sentiments : il aime sa mère, le vieux chanoine qui l'a élevé, le royaume de France et Notre-Dame. On l'a voulu "social" : il n'est que jaloux des riches, dans la mesure où il eût aimé l'être pour les plus basses considérations. Et encore... Il se tient surtout pour un homme qui n'a pas mûri. À genoux et regrettant ses péchés, pour des raisons sans grande noblesse, narquois, cynique, paillard, méchant, menteur, peureux, il se voit avec sincérité. Il ne se fie qu'à la pitié du ciel, il ressemble si fort à l'homme qu'on finit par l'aimer tel quel.

La morale de cette aventure est qu'il faut mettre les poètes en prison. La prison fait partie de l'hygiène des poètes, comme il se voit aussi par Wilde et par Verlaine, La Geôle de Reading et Sagesse. Sans parler de Silvio Pellico. Dostoïevski, privé de potence et de Sibérie, n'eût sans doute pas été lui-même.

Pauvre Villon. Il n'en demandait pas tant. Les génies ne le font pas exprès. Laissons-le sur la route mouillée où l'attendent les hasards et les noirs cabarets, l'ombre chinoise des gibets, la rose mystiques des cathédrales, et le coup de dague qui l'étendra probablement dans une flaque de vin. L'histoire l'y perd de vue. À trente ans, desséché, voire, glabre "comme un navet", il s'évanouit dans le brouillard, où partent comme des valets de jeu de cartes, le Soudard, l'Ogre et l'Écorcheur."

(Alexandre Vialatte, premier mars 1965)

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