vendredi 4 novembre 2011

À mesure que le monde s'agrandit...

"À mesure que le monde s'agrandit, que le Pacifique remplace la Méditerranée, que la Terre se rapproche de la Lune, la France paraît se ratatiner et Paris devient comme un village. En voyant des fenêtres encore allumées à 11 heures, on se demande si c'est pour le bal du sous-préfet. La vie nocturne n'existe plus. La nuit de Paris n'est plus qu'un songe. Un vieux souvenir. Montparnasse est presque désert. D'ailleurs, la gare est presque entièrement démolie. Seule son horloge persiste et marque l'heure exacte. C'est le plus grand mystère du vingtième siècle. Il n'y a pas une horloge de Paris qui dise l'heure. Les pigeons se posent sur les aiguilles, ce qui les fait avancer entre l'heure et la demie, surtout après le premier quart d'heure et retarder entre la demie et l'heure suivante. Leur fiente englue les mécanismes. C'est la fin de toute chronométrie. L'horloge de l'hôpital Broca marque trois heures moins vingt depuis trente-neuf ans et demi. Seule, celle de la gare Montparnasse s'acharne à fonctionner et dire la vérité. Moins il reste de la gare et plus l'heure est exacte. C'est un phénomène inquiétant. Il y a là quelque diablerie. C'est un conte de Hoffmannn, une nouvelle d'Edgar Poe. Vingt ans après le passage de la bombe atomique, quand Montparnasse ne sera plus habité que par un couple de scarabées, le seul animal qui ne succombe pas aux radiations, on entendra encore au fond de quelque cratère, sous une montagne de moellons, battre le tic-tac immortel du coeur de la gare Montparnasse. Et on s'étonnera dans la Lune."

(Alexandre Vialatte)

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