jeudi 1 décembre 2011

Le temps n'existe plus.

"Dès que l'on dort, le temps n'existe plus. Pour qui l'écoulement du temps est douloureux, rien n'est meilleur que de dormir. Peut-être mourir. Mais mourir n'est pas si facile qu'il y paraît.

Pour les gens ordinaires, le sommeil remplace commodément la mort. On m'a raconté que ceux qui pratiquaient le judô demandent quelque fois à leur partenaire de les étrangler à moitié. Ainsi, par une de ces trop longues journées d'été, ils demeurent sans respirer, cinq minutes ou davantage, gisants dans la salle d'entraînement. Ensuite la vie leur est réinsufflée par leur camarade et ils ont le sentiment miraculeux de renaître, pour ainsi dire... enfin, c'est ce qu'on m'a raconté. Pour ma part, j'aurais été beaucoup trop anxieux de mourir réellement pour jamais réclamer un traitement aussi rude. Si le sommeil ne possède pas de vertu aussi efficace, il évite en revanche le risque de ne pas revenir à la vie ; pour quelqu'un de soucieux, quelqu'un de torturé, accablé par des souffrances intolérables, en particulier quelqu'un qui s'apprête à devenir mineur - première étape sur le chemin de l'autodestruction - le sommeil est un bienfait insurpassable. Ce don de la nature venait, par chance, de m'être octroyé. Avant que j'eusse eu le loisir d'exprimer un remerciement, je m'étais endormi, évacuant complètement le temps - lequel s'accompagne obligatoirement, pour tout homme vivant, de la conscience de son écoulement. Mais je me réveillai. Après coup, je supposai que m'étant endormi avec les roulements du train, mon sommeil avait fui dès que le convoi avait stoppé et que le rythme s'était perdu. Il semble qu'en dormant, j'eusse été capable d'oublier l'écoulement du temps, mais que je réagissais encore aux mouvements dans l'espace. Par conséquent, si je désirais vraiment oublier mes tortures, je n'avais d'autre solution que de mourir tout à fait. Étant donné cependant qu'une fois mes tortures disparues, je retrouverais certainement le désir de vivre, l'idéal, pour être franc, serait que je puisse alternativement vivre et mourir."

(Natsume Sôseki, Le Mineur)

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