jeudi 1 décembre 2011

À l'extrémité de la ville...

"À l'extrémité de la ville se trouvait un pont. Sous le pont, coulait une rivière à l'eau bleue. J'avais bien remarqué que la ville touchait à sa fin, mais j'étais si absorbé avec mes patates douces que je ne n'aperçus de l'existence de cette rivière qu'une fois sur le pont. Parce que subitement il y eut le fracas de l'eau et que je compris que je me trouvais sur un pont. Il y avait donc une rivière. Son flot s'écoulait.

Oui, cette anecdote est dérisoire mais si je veux rester au plus près de la réalité, c'est en écrivant ainsi que je crois garder le ton le plus juste. Je maintiens donc mon récit tel quel. Je n'use d'aucune figure de rhétorique, ou de ces boursouflures qui font l'essentiel du plaisir des romanciers. Dépouillé de fleur de rhétorique, le fait que j'eusse alors adoré déguster ces patates devient plus net encore.

Lorsque, surpris par le bruit de l'eau, je me penchai par-dessus le parapet, je constatai que le lit de la rivière était parsemé de rochers, ce qui expliquait le bruit assourdissant. Taillés très grossièrement, disposés tantôt couchés, tantôt dressés, comme pour gêner délibérément le courant. La pente n'étant pas inexistante, les flots se fracassaient contre ces obstacles. Ils sautaient et bondissaient comme si on les pourchassait, et la force engendrée par leur origine montagnarde était en quelque sorte débitée par mensualités. C'est pourquoi il s'agissait plutôt d'une large cascade qui remboursait sa dette par paiements échelonnés - même si l'on pouvait aussi parler de rivière. Son débit était maigre, mais sa violence remarquable. Exactement comme l'un de ces Édokko, ces fils d'Édo outrecuidants, les flots s'élançaient tumultueusement. Puis, crachant de l'écume blanche, ils s'écoulaient vers l'aval, tordus et tourbillonnants tels des bâtonnets de sucre d'orge bleus. La rivière était insupportablement bruyante. À cet instant, le soleil était sur le point de se coucher. J'avais beau renverser la tête, il n'éclairait plus rien. Seules subsistaient de vagues clartés au-dessus du point précis où il s'était enfoncé, et seule la montagne supportant le fardeau de cette clarté émergeait en teintes bleu-noir. C'était le mois de mai, il faisait froid pourtant, et avec le fracas de l'eau, impossible d'imaginer que l'été approchait. Et puis, la montagne, derrière laquelle avait disparu le soleil couchant et dont le versant antérieur apparaissait dans l'ombre, prenait une couleur... au fait, comment qualifier cette couleur ? Si l'on tient à lui appliquer un adjectif, on parlera de pourpre, de noir ou de bleu-vert, qu'importe... impossible de rendre par des mots l'émotion que provoquait cette couleur. Il me semblait que la montagne était sur le point de se soulever, qu'elle allait flotter au-dessus de ma tête et m'écraser de tout son poids. Voilà peut-être pourquoi j'avais tellement froid. Grâce à la conscience floue que, d'ici à une heure ou deux, toutes les choses qui m'environnaient prendraient la même couleur sinistre que la montagne là-bas, et que moi-même, Chôzô, et la province Ibaraki, tous trois nous serions enveloppés dans une uniformité de couleur qui s'étendrait au monde entier, grâce à cette conscience floue, disais-je, j'avais compris sans doute que la couleur qui serait celle de toute chose, d'ici à une heure ou deux, était la couleur du point exact où le soleil s'était couché, puis pressenti que cette couleur s'étendrait, depuis l'espace précis qu'elle occupait, jusqu'à l'ensemble des choses alentour, ce qui avait fait naître en moi l'impression que la montagne allait se soulever, puis m'écraser...

Tout ce qui précède est l'analyse que j'effectue aujourd'hui, assis devant ma table. L'ennui, avec les loisirs, c'est qu'ils engendrent toutes sortes de futilités.

À cette époque, j'avais froid, rien de plus, J'avais froid au point de jalouser sa couverture rouge au paysan d'Ibaraki.

Alors, venant de l'autre côté du pont - je note cependant qu'en dehors de la montagne qui se dressait juste là et de ses flancs couverts de forêts, il n'y avait nulle habitation (d'ailleurs, en réalité, avant de poser le pied sur ce pont, jamais il ne m'avait traversé l'esprit qu'il fût possible, aussi soudainement, qu'il n'y eût plus trace de maisons) -, en provenance donc de cette montagne sombre, surgit un jeune garçon, tout seul. Il avait peut-être treize ou quatorze ans et il était chaussé de sandales de paille grossières. De prime abord, je pus à peine distinguer son visage ; à pas menus et vifs, il descendait le sentier caillouteux légèrement plus clair qui coupait au travers de la forêt sombre et il s'avançait vers nous, seul. J'ignorais d'où il venait et comment il se retrouvait dans ces lieux. Peut-être, quelques centaines de mètres vers l'avant, cet unique sentier dessinait-il un courbe brusque dans la pénombre des arbres et devenait-il invisible, dispositif qui favorisait les apparitions ou les disparitions inopinés. Quoi qu'il en soit, à cette heure et en ces lieux, je fus assez surpris. J'étais justement en trains d'approcher la quatrième patate douce de ma bouche et j'en oubliai de faire fonctionner mes mâchoires pour fixer un instant le garçon. Un instant, c'est façon de parler, cela veut dire tout au plus vingt secondes. Je ne crois pas me tromper en affirmant que je dus recommencer à manger très vite."

(Natsume Sôseki, Le Mineur)

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