mercredi 8 février 2012

La francisation de l'économie

"Au-delà de ce qu'elle ferait pour le choix de carrière de chacun et l'organisation du travail de tous, la francisation de l'économie allait avoir le plus profond effet sur l'âme des Québécois. En nous redonnant les mots français qui nous avaient manqué, en exigeant que ceux-ci apparaissent en bonne place sur les étiquettes, dans les manuels d'entretien, aux devantures des commerces, nous nous engagions dans une voie au bout de laquelle c'est l'idée que nous nous faisons de nous-mêmes qui allait être modifiée. Entourés que nous étions dans la vie de tous les jours par des objets dont nous ignorions le mot français, usant au travail d'outils et d'instruments dont nous ignorions qu'il pût même exister des mots de notre langue pour les désigner, commandés le plus souvent en anglais, nous avions fini par nous sentir étrangers à notre propre univers. Aussi, lorsque nous furent rendus nos mots, et que les travailleurs constatèrent que, loin de paraître incongrus ou inadéquats, les mots français sonnaient au contraire bel et bon, ils comprirent que nous n'étions pas moins que d'autres accordés à notre monde et à notre siècle. Nous sommes nombreux à avoir éprouvé ce sentiment comme une joie profonde, celle que donne l'estime de soi retrouvée, et qui s'apparente à un sentiment de libération intérieure. Ce sentiment, René Lévesque en fut témoin - et sans doute l'éprouva-t-il aussi lui-même - lors d'une visite à l'un des chantiers de l'Hydro-Québec, où des travailleurs venaient de découvrir, souvent à un âge avancé, que leur langue pouvait leur fournir tous les mots dont ils avaient besoin : "Quand ces gars-là, raconta-t-il lors du débat sur le bill 63, ont constaté que c'était vrai qu'un blondin pouvait marcher en français, qu'un batardeau pouvait se faire en français, ils braillaient littéralement. Ils pleuraient parce que c'était la première fois qu'ils avaient eu l'impression de ne plus être "disconnectés" de leur langue.""

(Guy Bouthillier, À armes égales. Combat pour le Québec français)

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