mercredi 8 février 2012

Le grand océan de l'humanité

"Inspirées par une même vision, portées par les mêmes milieux, et soutenues par un même espoir, l'idée de l'unilinguisme et celle de l’indépendance, liées par des liens de consanguinité politique, chemineront ensemble au travers de notre vie politique. C'est ensemble qu'elles iront à la bataille, tantôt l'une, tantôt l'autre se chargeant de diriger l'effort commun et qu'elles marqueront des points ou subiront éclipses et reculs. Une double équation s'imposera ainsi aux forces politiques : être unilinguiste, c'est être indépendantiste, être indépendantiste, c'est être unilinguiste. Avec d'autant plus de vigueur qu'elle trouvera en face l'équation opposée : être fédéraliste, c'est être bilinguiste, être bilinguiste, c'est être fédéraliste.

Rien d'étonnant à cette intimité. Vouloir donner à la langue française toutes ses chances en Amérique n'a de sens, en effet, que si on s'applique à le faire là où le français est en majorité : l'engagement politique se trouve ainsi orienté vers le Québec, il devient évident qu'un effort si ardu de redressement linguistique exige une somme d'énergie politique, de moyens humains et de pouvoirs législatifs que seule peut prodiguer une pleine souveraineté.

Liées l'une à l'autre par la logique du combat, ces deux idées l'étaient également par les liens qui se tissent à la faveur des prises de conscience. Plusieurs voies mènent à l'indépendance. Celle qu'ont suivie les premiers indépendantistes a été fortement marquée par la question linguistique. Les limites auxquelles se heurtait leur langue n'étaient pas seulement les leurs : c'étaient celles de tout un peuple. L'humiliation subie n'était pas seulement la leur, mais celle de tous et chacun d'entre nous. La langue est ainsi devenue ce prisme grâce auquel ces individualités ont pris conscience de la situation où se trouvait leur peuple. Raymond Barbeau est docteur ès lettres et professeur de français : comme il enseigne aux HEC, il sait qu'il enseigne une langue désaccordée du milieu pour lequel il prépare ses élèves. André d'Allemagne est linguiste ; traducteur à la Chambre des communes, puis dans une agence de publicité à Montréal, il sait à quelle passivité est réduit le français simple langue de traduction d'un peuple sur lequel le traducteur déverse les idées, les créations et jusqu'aux saillies d'un autre peuple. Marcel Chaput est haut fonctionnaire ; comme il travaille à Ottawa, à la Défense nationale, il doit tous les matins laisser sa langue au vestiaire "comme un vulgaire manteau". Pierre Bourgault a connu l'armée canadienne ; c'est tout dire. La galerie des portraits est plus longue, mais le profil sensiblement le même : intellectuels, artistes, écrivains... Hubert Aquin est écrivain, et il souffre de ce qu'il appelle "la fatigue culturelle du Canada français" ; en mars 1963, il exhortera les membre du RIN à se transformer en parti politique. Dans un essai célèbre, Fernand Ouellette dénonce le bilinguisme et réclame l’unilinguisme français, condition sine qua non de la survie du peuple québécois ; en 1970, il refusera le prix littéraire du Gouverneur général. Une fois amenés à la conclusion de l'indépendance, ces hommes assumeront l'ensemble du combat politique du Québec. La langue aura ainsi été pour eux la rivière qui leur a fait découvrir le fleuve de l'indépendance. Une fois sur ce fleuve, ils constateront avec quelle force le courant, que viennent renforcer tant d'autres sources, les conduit vers le grand océan de l'humanité."

(Guy Bouthillier, À armes égales. Combat pour le Québec français)

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