dimanche 5 février 2012

Vivre comme si j'eusse été mort.

"De ce temps-là, déjà, une ombre effrayante traversait parfois mon coeur, comme une flèche noire. D'abord, cette ombre qui m'envahissait me venait chaque fois du dehors, et comme fortuitement : j'en restais étonné, saisi. Mais, bientôt, mon coeur, de lui-même, se mit à répondre à cette ombre. À la fin, sans que, du dehors, rien lui vînt, mon coeur trouvait en lui cette ombre. Y était-elle, en puissance, cachée depuis le jour même où j'étais né à ce monde ? Je me prenais à le penser. Quoi qu'il en fût, chaque fois que cette ombre m'envahissait, je doutais si je n'étais pas devenu fou. Mais l'idée ne me venait pas de m'ouvrir à un médecin, ni à qui que ce fût.

Cette ombre, c'était le péché qui est sur l'homme. La seule chose profonde que j'aie sentie en ce monde, c'est le péché qui est sur l'homme. C'est ce sentiment qui m'avait fait soigner de tout mon coeur ma belle-mère malade. C'est ce sentiment qui m'avait commandé d'être doux envers ma femme. C'est ce sentiment toujours qui me faisait souhaiter d'être cravaché dans la rue par chacun des inconnus que j'y croisais. Et, à monter marche par marche l'escalier de cette expiation, c'est ce même sentiment qui me poussait, non content d'appeler la cravache des autres, à désirer me cravacher moi-même. Et, plus encore qu'à désirer me cravacher moi-même, à désirer me détruire moi-même. J'hésitais à me détruire d'un coup. Mais, du moins, je décidai de vivre comme si j'eusse été mort."

(Natsume Sôseki, Le pauvre coeur des hommes)

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