lundi 5 mars 2012

La division du travail

"Toutes les professions, tous les métiers et tous les arts ont gagné à la division du travail. En effet, dès que chacun, au lieu de tout faire, se borne à un certain genre particulier de travail, dont l'exécution diffère notablement des autres, il peut le pousser au plus haut degré de perfection et le faire avec beaucoup plus de facilité. Là au contraire où les travaux ne sont pas distingués et divisés, où chacun fait tous les métiers, tous restent dans la plus grande barbarie. La philosophie pure n'exigerait-elle pas, pour chacune de ses parties, un homme spécial ; et, si ceux qui ont coutume d'offrir au public, conformément à son goût, un mélange d'éléments empiriques et d'éléments rationnels, combinés d'après toutes sortes de rapports qu’eux-mêmes ne connaissent pas, si ces hommes, qui s'arrogent le titre de penseurs et traitent de songe-creux tous ceux qui s'occuperont de la partie purement rationnelle de la science, comprenaient qu'il ne faut pas entreprendre à la fois deux choses qui ne s'obtiennent pas de la même manière, mais dont chacune demande peut-être un talent particulier, et qu'un même individu ne peut réunir sans se montrer en toutes deux un méchant ouvrier, n'en résulterait-il pas de grands avantages pour l'ensemble de la science ? C'est une question qui ne serait certainement pas indigne d'examen. Mais je me borne ici à demander si la nature de la science n'exige pas qu'on sépare toujours soigneusement la partie empirique de la partie rationnelle, et qu'on place avant la physique proprement dite (la physique empirique) une métaphysique de la nature, et avant l'anthropologie pratique une métaphysique des mœurs, de telle sorte qu'en écartant scrupuleusement tout élément empirique, on sache ce que peut la raison pure dans les deux cas, et à quelles sources elle puise elle-même ce qu'elle apprend a priori, que cette dernière tâche soit d'ailleurs entreprise par tous les moralistes dont le nom est légion, ou par ceux-là seulement qui s'y sentent appelés."

(Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des moeurs)

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