dimanche 22 avril 2012

Ce besoin de transcendance.

"Étrange, ce besoin de transcendance. Pourquoi la foi en un Dieu extérieur à sa création ? Les craquements de la glace, la tendresse des mésanges et la puissance des montagnes m'exaltent davantage que l'idée de l'ordonnateur de ces manifestations. Elles me sont suffisantes. Si j'étais Dieu, je me serais atomisé en des milliards de facettes pour me tenir dans le cristal de glace, l'aiguille du cèdre, la sueur des femmes, l'écaille de l'omble et les yeux du lynx. Plus exaltant que de flotter dans les espaces infinis en regardant de loin la planète bleue s'autodétruire.

Un brouillard très épais est tombé sur le lac. L'horizon n'existe plus. Je me couvre et pars à pied vers le large. La rive disparaît de la vue au deuxième kilomètre. Je marche deux heures. Seules mes traces me relient à la cabane. Je n'ai emporté ni boussole ni GPS et si le vent se lève et efface les empreintes, je ne pourrai pas retrouver mon chemin. Je ne sais pas ce qui me pousse à continuer. Une force un peu morbide. Je m'enfonce dans le néant. Soudain, au bout de deux heures, je dis "ça suffit" et je rentre en allongeant la foulée. Deux heures plus trad, la montagne apparaît derrière le voile blanc et j'atteins la cabane.

Dans la tradition chinoise, des vieillards se retiraient dans une cabane pour mourir. Certains avaient servi l'Empereur, occupé une charge gouvernementale, d'autres étaient fins lettrés, poètes, simples ermites. Leurs cabanes se ressemblaient. L'emplacement répondait à des canons précis. L'abri devait se tenir sur une montagne, rafraîchi par une source d'eau. Le vent y caressait un buisson. Parfois la vue portait vers la vallée où s'agitaient les hommes. La fumée d'un encens aidait le temps à passer. Le soir, un ami surgissait. On l'accueillait avec un verre de thé et des paroles retenues. Après avoir voulu agir sur le monde, ces hommes se retranchaient, décidés à laisser agir le monde sur eux. La vie est une oscillation entre deux tentations.

Mais garde ! Le non-agir chinois n'est pas l’acédie. Le non-agir aiguise la perception de toute chose. L'ermite absorbe l'univers, accorde une attention extrême à sa plus petite facette. Assis en tailleur sous l'amandier il entend le choc du pétale sur la surface de l'étang. Il voit vibrer le bord de la plume de la grue en vol. Il sent monter dans l'air l'odeur de fleur heureuse dont s'enveloppe le soir.

Ce soir, j'apprends l'éloge funèbre de Tao Yuanming, mort en 427 : "Digne dans mon humble hutte, à mon aise je bois du vin et compose des poèmes, accordé au cours des choses, conscient de mon sort, n'ayant plus ainsi aucune arrière-pensée"...

Et je me couche en pensant qu'il ne sert à rien d'écrire son journal quand certains sont capables de ramasser leur vie en trente mots !"

(Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie)


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