jeudi 12 avril 2012

Le printemps selon Tolstoï

"Le printemps fut assez tardif. Pendant les dernières semaines du carême, le temps fut clair, mais froid. Quoique le soleil amenât pendant le jour un certain dégel, il y avait au moins sept degrés la nuit ; la croûte que la gelée formait sur la neige était si dure qu'il n'y avait plus de routes tracées.

Le jour de Pâques se passa dans la neige ; tout à coup, le lendemain, un vent chaud s'éleva, les nuages s'amoncelèrent, et pendant trois jours et trois nuits une pluie tiède et orageuse ne cessa de tomber ; le vent se calma le jeudi, et il s'étendit alors sur la terre un brouillard épais et gris comme pour cacher les mystères qui s'accomplissaient dans la nature : les glaces qui craquaient et fondaient de toutes parts, les rivières en débâcle, les torrents dont les eaux écumeuses et troublées s'échappaient avec violence. Vers le soir, on vit sur la colline Rouge le brouillard se déchirer, les nuages se dissiper en moutons blancs, et le printemps, le vrai printemps, paraître éblouissant. Le lendemain matin, un soleil brillant acheva de fondre les légères couches de glace qui restaient encore sur les eaux, et l'air tiède se remplit de vapeurs s'élevant de la terre ; l'herbe ancienne prit aussitôt des teintes vertes, la nouvelle pointa dans le sol, semblable à des milliers de petites aiguilles ; les bourgeons des bouleaux, des buissons de groseilliers, et des boules de neige, se gonflèrent de sève et, sur leurs branches ensoleillées, des essaims d'abeilles s'abattirent en bourdonnant.

D'invisibles alouettes entonnaient leur chant joyeux à la vue de la campagne débarrassée de neige ; les vanneaux semblaient pleurer leurs marais submergés par les eaux torrentielles ; les cigognes et les oies sauvages s'élevaient dans le ciel avec leur cri printanier.

Les vaches, dont le poil ne repoussait qu'irrégulièrement et montrait çà et là des places pelées, beuglaient en quittant les étables ; autour des brebis à la toison pesante, les agneaux sautillaient gauchement ; les enfants couraient pieds nus le long des sentiers humides, où s'imprimait la trace de leurs pas ; les paysannes babillaient gaiement sur le bord de l'étang, occupées à blanchir leur toile ; de tous côtés retentissait la hache des paysans réparant leurs herses et leurs charrues. Le printemps était vraiment revenu."

(Léon Tolstoï, Anna Karénine)

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