samedi 5 mai 2012

"Tout est vide, tout est déception" - Léon Tolstoï

"Et courant en avant, persuadé que tout le bataillon le suivait, il fit encore quelques pas : un soldat, puis un second, puis tous s'élancèrent à sa suite en le dépassant. Un sous-officier s'empara du précieux fardeau, dont le poids faisait trembler le bras du prince André, mais il fut tué au même moment. Le reprenant encore une fois, André continua sa course avec le bataillon. Il voyait devant lui nos artilleurs ; les uns se battaient, les autres abandonnaient leurs pièces et couraient à sa rencontre ; il voyait les fantassins français s'emparer de nos chevaux et tourner nos canons. Il en était à vingt pas, les balles pleuvaient et fauchaient tout autour de lui, mais ses yeux rivés sur la batterie ne s'en détachaient pas. Là, un artilleur roux, le schako enfoncé, et un Français se disputaient la possession d'un refouloir ; l'expression égarée et haineuse de leur figure lui était parfaitement visible ; on sentait qu'ils ne se rendaient pas compte de ce qu'ils faisaient.

"Que font-ils ? se demanda le prince André. Pourquoi l'artilleur ne fuit-il pas, puisqu'il n'a plus d'arme, et pourquoi le Français ne l'abat-il pas ? Il n'aura pas le temps de se sauver, que le Français se souviendra qu'il a son fusil ! En effet, un second Français arriva sur les combattants, et le sort de l'artilleur roux, qui venait d'arracher le refouloir des mains de son adversaire, allait se décider. Mais le prince André n'en vit pas la fin. Il reçut sur la tête un coup d’une violence extrême, qu'il crut lui avoir été appliqué par un de ses voisin. La douleur était moins sensible que désagréable, dans ce moment où elle faisait une diversion à sa pensée :

"Mais que m'arrive-t-il ? je ne me tiens plus ? mes jambes se dérobent sous moi." Et il tomba sur le dos. Il rouvrit les yeux, dans l'espoir d'apprendre le dénouement de la lutte des deux Français avec l'artilleur, et si les canons étaient sauvés ou emmenés. Mais il ne vit plus rien que bien haut au-dessus de lui un ciel immense, profond, où voguaient mollement de légers nuages grisâtres. "Quel calme, quelle paix ! se disait-il ; ce n'était pas ainsi quand je courais, quand nous courions en criant ; ce n'était pas ainsi, lorsque les deux figures effrayés se disputaient le refouloir ; ce n'était pas ainsi que les nuages flottaient dans ce ciel sans fin ! Comment ne l'avais-je pas remarquée plus tôt, cette profondeur sans limite ? Comme je suis heureux de l'avoir enfin aperçue !... Oui ! tout est vide, tout est déception, excepté cela ! Et Dieu soit loué pour ce repos, pour ce calme !..."


(Léon Tolstoï, Guerre et Paix)

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