mercredi 9 mai 2012

Vaisseaux de pierre

"Comment le vagabond habiterait-il entre les murs d'une ville ? Pourrait-il en supporter les effluves, lui qui ne connaît que le parfum des humus ? Est-il seulement capable de survivre sous la cloche de verre des cités de pierre ? La phalène du bouleau y est bien parvenue. Ce papillon fascina Darwin. Protégé des agresseurs par sa couleur d'écorce claire, il a muté au XIXe, pendant les décennies industrielles, et s'est noirci lorsque les fumées d'usines ont commencé à déposer leur suie sur les arbres. Le vagabond doit s'inspirer de la phalène. Il endossera les habits du citadin, se confondra au peuple des rues mais n'abandonnera jamais ses ailes qui lui permettent de s'échapper de la ville, d'y vivre sans y être. Je connais des wanderers perpétuels, des phalènes humaines, qui habitent au coeur de Paris, avec l'âme ailleurs. Ils se maintiennent intra-muros en état de poésie, comme s'ils n'avaient jamais quitté la route.  Savoir que le calcaire des pierres de Paris est composé de fossiles déposés au tertiaire et que la ville repose par conséquent sur un lit de coquillages est le genre de pensées qui leur vient quand ils arpentent les boulevards.

Un petit nombre d'entre eux a trouvé des chemins de traverse dans la ville - des failles dans la citadelle - où se glisser savamment. Ces chemins mènent au coeur de jardins féériques. C'est ainsi que Rebuffat appelait les flèches granitiques du massif du Mont-Blanc et c'est ce nom que nous donnons à d'autres massifs de pierre, à d'autres forêts de flèches : aux cathédrales gothiques des grandes capitales européennes. Les citadins à qui la modernité a appris à marcher en regardant le sol ne soupçonnent parfois même pas l'existence de ces royaumes. Mais le wanderer conserve toujours la tête en l'air au cas où une étoile filante viendrait à passer et il a repéré l'existence des cathédrales. Il sait que ces monstres endormis au coeur des cités, gisants presque oubliés, sont des jungles obscures, mal à leur place, des iles de pierre à explorer, tenant bon au milieu de la houle, battues par la vie hâtive des citadins indifférents."

(Sylvain Tesson, Petit traité sur l'immensité du monde)

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