samedi 30 juin 2012

Pas encore six ans...

"Des hennissements déchirent la nuit. Des ivrognes, des charretiers, des chauves-souris l'effraient. Trois camarades d'école morts, sur la route. Un bateau chaviré, qu'un noyé n'a pu atteindre. Des appels au secours. D'énormes fromages assez lourds pour l'écraser. Tapi dans une cave de brasserie, il a peur. Entre des pierres tombales, on joue à un jeu, où des nombres sont lancés de l'un à l'autre. Des têtes de mort brillent au soleil. Des portes s'ouvrent et se ferment. On dîne à l'intérieur des presbytères. On prépare à manger dans des cuisines. On égorge dans des abattoirs. On fait du pain dans des boulangeries. On raccommode des souliers dans des échoppes de cordonniers. On fait la classe dans les écoles : les fenêtres grandes ouvertes, à vous mettre dans les transes. Des cortèges montrent des visages bariolés. Des bébés reçoivent le baptême d'un œil hébété. On acclame un évêque. Sur un talus, des cheminots se trompent de casquettes, ce qui provoque les rires de ces hommes vêtus seulement de leur pantalon. Des trains. Des lumières de trains. Des vers, des coléoptères. Des fanfares bruyantes. Puis des gens de haute taille au milieu de larges rues. Le passage d'un train qui ébranle l'univers de l'enfant. Des groupes de chasseurs emmènent le garçon avec eux. Il compte les perdreaux qu'on a tirés. Il y a des chamois, des brocards tués. Le gros gibier, les cerfs, les chevreuils, quelle variété de termes ! Les fauves ; petit gibier ; la neige tombe et recouvre tout. Des souhaits qu'on fait à huit ans, à treize. Des déceptions pleurées sur l'oreiller, des torrents de larmes à cause de tout l'incompréhensible ! Se trouver dans un monde si impitoyable et n'avoir pas encore six ans !"

(Thomas Bernhard, Gel)

Aucun commentaire: