samedi 30 juin 2012

Sans épouvante...

"C'est comme si des portes s'ouvraient continuellement, dit-il. Des hommes, des apparitions d'hommes, tout le cortège de ma défaite, s'avancent de tous les côtés vers moi. Tout le temps, je repousse des envahisseurs. Des lambeaux de souvenirs de l'époque où je m'étais voué à des essais, bientôt anéantis par d'autres essais semblables, mais plus importants. Aujourd'hui, à plusieurs reprises, j'ai pensé à ma peinture. J'ai traversé des salles d'expositions, feuilleté, en souvenir, des catalogues. Des amis m'ont rendu visite, qui sont restés chez moi une heure ou plus. L'atelier est apparu tout à coup, et les discours de fantômes... Et, soudain, les absurdités qui attiraient surtout les femmes, assises sur mes chaises, l'oreille aux aguets, des jeunes gens en pantalons serrés, allongés dans l'obscurité, des vieillards, qui voulaient, avec leur argent, acquérir de la considération par l'art. Le monde est simple...

Je voyais mes vitres recouvertes par la nausée des hommes qui ne savaient où aller, ni d'où ils étaient venus. Des essais de milliers d'idéaux se pressaient contre mes vitres, pendant que montait la fumée des cigarettes.

Pendant des années, j'ai eu le dégoût de pareilles soirées, de pareils matins, de ces nuits qui s'étirent entre soir et matin comme une prostitution philosophique, incapable de bouger, comme une chair à travers une autre chair. Quand j'y mettais fin, tout se brisait, tombait en putréfaction, tout s'envolait comme de la poussière. Je ne voulais pas les bousculer. La jeunesse venait, pour se moquer de la vieillesse, la vieillesse venait pour se moquer de la jeunesse. Et tout cela accourait vers moi comme un tourbillon qui ne laissait derrière lui que du désespoir. Je revoyais tout à cop le détail d'un paysage que j'avais peint deux ans auparavant, en été, un vert qui s'opposait à un bleu. Immense. Puissant. Tout cela me paraissait comme des chevaux qui, après des dizaines d'années de dressage, seraient redevenus sauvages. Puis, est apparue une main, qui ne voulait pas se soumettre. Qui ne voulait pas vivre, et pourtant, obligée de vivre...

Très ectoplasmique, tout cela vous comprenez? Avec une odeur de café, et teinté de sentimentalité, ça montait des imaginations provoquées par le vin... Plus capable de rien, dégoûté même du sommeil. On s'écriait : "Un chef-d'oeuvre", et cela se maintenait quelques instants... Mais uniquement quelques instants, vous comprenez ? Un paysage avec un fleuve, une ville martyre. Un personnage illustre en trahissait un autre devant les yeux des témoins trop clairvoyants. C'était fantomatique aussi parce que l'inaccessible pouvait être écarté si facilement. De l'héroïsme raté, vous comprenez. Du snobisme changé par nécessité en mensonge. L'homme le plus insignifiant peut imposer des résolutions qui d'ordinaire incombent aux rois. En trois, quatre, cinq, six hommes qui, à la recherche d'un idéal de grandeur, faisaient comme moi une chute dans la médiocrité des sentiments, j'avais réuni autour de moi toute une génération d'usurpateurs. On usait du prestige de Rome comme d'un pot de bière, qu'on vidait vite. À l'idée de la gloire, on associait la vétusté débile du milieu, la grandeur des plaintes étranges, cultivées lascivement dans les jardins derrière des murs hauts comme des maisons, de sorte qu'on pouvait observer la cause de la décadence. Il faut être capable de tout dans l'univers des astres. Tout d'un coup, ces gens disparaissaient et disparaissaient de moi-même, de l'atelier, et l'atelier disparaissait aussi, tout disparaissait pour me laisser seul, marchant à grands pas, seulement quelques instants pendant lesquels je ne faisais que quinze à vingt pas pour moi seul. Sans épouvante."

(Thomas Bernhard, Gel)

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