lundi 22 octobre 2012

À quoi bon ?

"De mon banc, j'observais les écureuils qui, partout, dans le parc (d'où j'étais il paraissait immense), grimpaient en un clin d’œil dans les arbres et en redescendaient tout aussi vite, et qui semblaient n'avoir qu'une seule passion : ils happaient les mouchoirs en papier qui traînaient un peu partout sur le sol, jetés par les malades des poumons, et ils les emportaient à fond de train sur leurs arbres. Partout on les voyait, venus de tous les coins, filer dans toutes les directions avec ces mouchoirs en papier dans la gueule, jusqu'au moment où, dans le crépuscule, on ne pouvait plus distinguer, filant en tous sens, que les points blancs des mouchoirs en papier qu'ils tenaient dans leur gueule. Je restais là, assis, savourant le spectacle, non sans, bien entendu, y greffer les réflexions qu'une telle observation ne pouvait manquer de susciter. On était en juin, les fenêtres du pavillon étaient ouvertes, et, à partir d'un schéma rythmique finalement orchestré avec un vrai génie contrapuntique, les patients toussaient par les fenêtres ouvertes dans le soir qui tombait. Je n'ai pas voulu mettre à trop rude épreuve la patience des bonnes sœurs : je me suis levé et j'ai regagné le Pavillon Hermann. Après l'opération, me disais-je, je respire effectivement de nouveau mieux, et même en fait très bien, le cœur bat librement, mais mes perspectives n'étaient pas fameuses, le mot cortisone et la thérapie associée à ce mot assombrissaient mes pensées. Pourtant, je n'étais pas absolument sans espoir du matin au soir. Je me réveillais sans espoir et j'essayais d'échapper à cette désespérance, et je lui échappais jusque vers midi. L'après-midi, la désespérance reprenait, elle disparaissait à nouveau vers le soir, la nuit, quand je me réveillais, elle était évidemment à nouveau là, plus brutale que jamais. Comme les médecins traitaient exactement comme moi les patients que j'avais déjà vus mourir, et qu'avec eux ils échangeaient les mêmes paroles, tenaient les mêmes discours et faisaient les mêmes plaisanteries, je me disais : mon itinéraire sera plus ou moins exactement l'itinéraire de tous ceux que la mort a déjà emportés. Au Pavillon Hermann, ils mouraient sans se faire remarquer, sans cris, sans appels au secours, la plupart du temps sans aucun bruit. Tôt le matin, on voyait dans le couloir leur lit vide, et on changeait les draps pour le suivant. Les infirmières souriaient quand nous passions près d'elles, il leur était égal de nous savoir au courant. Je me disais parfois : pourquoi est-ce que moi, je veux prolonger le chemin qu'il me reste à parcourir, pourquoi est-ce que moi, je ne me résigne pas à le parcourir exactement comme tous les autres ? À quoi bon, dès le réveil, ces efforts pour refuser de mourir, à quoi bon ?"

(Thomas Bernhard, Le neveu de Wittgenstein)

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