vendredi 25 janvier 2013

Notre monde à nous

"L'homme n'est absolument pas capable de se libérer de rien, il quitte seulement à l'instant de mourir le cachot où on l'a mis en l'engendrant et le mettant au monde. Nous entrons dans un monde qui nous a été donné mais qui n'a pas été préparé à notre venue et il nous faut venir à bout de ce monde ; si nous ne venons pas à bout de ce monde nous périssons, mais si nous ne périssons pas, pour quelque condition de notre nature que ce soit, nous devons prendre soin de faire de ce monde qui nous est donné et qui n'a pas été préparé pour nous et à nous, et qui, parce qu'il a été fait par nos prédécesseurs est un monde qui veut, dans tous les cas, nous attaquer, nous détruire et en fin de compte nous anéantir - telles sont uniquement les intentions de ce monde à notre égard - nous devons prendre soin de faire de ce monde un monde selon nos idées et de tenter sans cesse de changer ce monde selon nos idées, tout d'abord en coulisse, de façon peu apparente, mais ensuite avec toute la puissance possible et d'une façon très marquée, afin de pouvoir dire après quelque temps que nous vivions dans notre monde à nous, non dans celui qui nous a été donné, qui est toujours un monde ne nous concernant pas, nous détruisant et voulant nous anéantir. Dès les premiers signes de jugement, il nous faut attentivement explorer les possibilités, explorer le monde qui nous avons endossé comme un vêtement minable à force d'avoir été porté, beaucoup trop petit ou trop grand pour notre taille, mais dans tous les cas, minable et à tous les endroits et dans les coins déchiré, élimé et puant, qui nous a, pour ainsi dire, été décroché de la tringle du monde et essayé ; nous devons explorer toute cette surface épidermique puis hypodermique et finalement enfoncer la sonde de plus en plus profondément à l'intérieur afin que nous rencontrions les possibilités de faire de ce monde qui n'est pas notre monde, notre monde à nous."

(Thomas Bernhard, Corrections)

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