mardi 5 mars 2013

Au sujet de Van Gogh...



En lisant les lettres de Van Gogh à son frère, on est frappé par la somme de méditation, d’analyse, de comparaison, d’adoration et de critique qu’il a amassée durant sa brève et frénétique carrière de peintre. C’est un phénomène qui n’est pas rare chez les peintres, mais dans le cas de Van Gogh, il prend des proportions héroïques. Van Gogh ne se contentait pas de regarder la nature, les gens, les objets, mais aussi les toiles des autres, pour étudier leurs méthodes, leurs techniques, leurs styles, leurs points de vue. Il réfléchissait longuement sur ce qu’il observait et ces pensées et ces remarques ont imprégné son œuvre. Il était rien moins qu’un primitif, ou qu’un « fauve ». Comme Rimbaud, il était plutôt « un mystique à l’état sauvage. »

Ce n’est pas tout à fait par hasard que j’ai choisi un peintre plutôt qu’un écrivain pour illustrer ma thèse. Il se trouve que Van Gogh, sans avoir la moindre prétention littéraire, a écrit un des grands livres de notre époque, et sans savoir qu’il écrivait un livre. Sa vie, telle que nous la voyons écrite dans ses lettres, est plus révélatrice, plus émouvante, plus une œuvre d’art, dirais-je, que la plupart des autobiographies célèbres ou des romans autobiographiques. Il nous parle sans réserve de ses luttes et de ses malheurs, sans rien cacher. Il témoigne d’une connaissance peu commune de la technique du peintre, bien qu’on applaudisse plutôt chez lui la passion et la puissance de la vision que sa science des moyens d’expression. Sa vie, en ce qu’elle souligne la valeur et le sens de la vocation artistique, est une leçon éternelle. Van Gogh est tout à la fois ­– et bien rares sont ceux dont on peut en dire autant ! – l’humble disciple, l’étudiant, l’amant, le frère de tous les hommes, le critique, l’analyste et le bienfaiteur. Il a peut-être été obsédé, ou mieux possédé, mais il n’était pas un fanatique travaillant dans l’obscurité. Il avait, entre autres, la rare faculté de pouvoir critiquer et juger son propre travail. Il s’est d’ailleurs révélé un meilleur critique et un juge plus avisé que ceux-là dont c’est hélas le métier de critiquer, de juger et de condamner.

Henry Miller, Les livres de ma vie

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