jeudi 14 mars 2013

"Ce que j'aimerais dire"

"Voici donc tout ce que j'aimerais dire : j'aimerais dire que nous vivons à une époque et dans des conditions qui ne peuvent se prolonger et, de toute façon, nous serons obligés de choisir une voie nouvelle. Afin de suivre cette voie, il n'est pas nécessaire d'inventer une nouvelle religion ni de découvrir des théories scientifiques originales pour expliquer comment la vie ou l'art peuvent nous guider. Surtout il est inutile de revenir à une activité particulière ; il suffit d'adopter une méthode qui nous libère des superstitions du faux christianisme et de la raison d'État.

Que chacun de nous comprenne bien qu'il n'a pas le droit, ni même la possibilité, d'organiser la vie des autres ; qu'il devrait conduire sa vie selon les principes religieux suprêmes qui lui ont été révélés, et que, sitôt qu'il aura agi ainsi, c'en sera fini de l'ordre actuel ; cet ordre qui règne aujourd'hui parmi les nations soi-disant chrétiennes, l'ordre qui a causé tant de souffrances au monde, qui est si peu conforme à la voix de la conscience, et qui rend chaque jour l'humanité plus misérable. Quoi que vous soyez : législateur, juge, propriétaire, ouvrier ou vagabond, méditez et ayez pitié de votre âme. Si embrumé que le pouvoir, l'autorité et la fortune aient rendu votre cerveau, si harassés que vous soyez par la pauvreté et l'humiliation, souvenez-vous que vous possédez et que vous incarnez comme nous tous un esprit divin qui demande aujourd’hui sans équivoque : "Pourquoi vous martyrisez-vous et faites-vous souffrir tous ceux qui vous approchent ?" Comprenez plutôt qui vous êtes vraiment, combien insignifiant et vulnérable est cet être que vous appelez vous et que vous reconnaissez sous vos traits, et à quel point, au contraire, le véritable vous est démesurément votre vous spirituel ; et après avoir compris cela, commencez à vivre chaque instant pour accomplir votre vraie mission dans la vie, telle que vous l'ont révélée la sagesse universelle, les enseignements du Christ et votre propre conscience. Consacrez le meilleur de vous-même à hâter l'émancipation de votre esprit des illusions de la chair et son initiation à l'amour de votre prochain, ce qui revient au même. Dès que vous commencerez à pratiquer ce genre d'existence, vous éprouverez une joyeuse impression de liberté et de bien-être. Vous serez surpris de découvrir que les mêmes objectifs extérieurs qui vous préoccupaient et que vous étiez si loin d'atteindre ne dresseront plus d'obstacles sur le chemin de votre plus grand bonheur. Et si vous êtes malheureux - et je sais que vous l'êtes - méditez sur ce que je viens de vous dire. N'y voyez pas le produit de ma seule imagination, mais le résultat des méditations et des réflexions des coeurs et des âmes les plus éclairés ; ditez-vous donc bien que c'est le seul et unique moyen de vous libérer de votre malheur et de découvrir le plus grand bien que la vie puisse offrir. Voilà ce que j'aimerais dire  à mes frères avant de mourir."

Léon Tolstoï, La loi d'amour et la loi de violence.

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