mardi 5 mars 2013

Plus j'écris...



« Plus j’écris, plus je comprends ce que les autres essaient de me dire dans leurs livres. Plus j’écris, plus je deviens tolérant envers mes confrères. (Je ne parle pas des « mauvais » écrivains, car je refuse tout commerce avec eux.) Mais avec ceux qui sont sincères, ceux qui s’efforcent honnêtement de s’exprimer, je suis plus clément, plus compréhensif qu’au temps où je n’avais encore rien écrit. Je trouve un enseignement auprès du plus pauvre des écrivains, pourvu qu’il ait donné le meilleur de lui-même. J’ai même beaucoup appris auprès de certains « pauvres » écrivains. En lisant leurs œuvres, j’ai maintes fois été frappé de sentir cette liberté, cette hardiesse, qu’il est à peu près impossible de retrouver une fois qu’on est « sous le joug », une fois qu’on a conscience des lois et des limitations du moyen d’expression qu’on a choisi. Mais c’est en lisant ses auteurs favoris qu’on perçoit le plus nettement l’intérêt qu’il y a à pratiquer l’art d’écrire. On lit alors de l’œil droit aussi bien que de l’œil gauche. Sans que diminue le moins du monde le plaisir de la lecture, on sent s’élargir merveilleusement les limites de la conscience. À lire ces auteurs, on ne voit jamais se dissiper les éléments du mystère, mais le vaisseau où sont enfermées leurs pensées devient de plus en plus transparent. Ivre d’extase, on retourne, vivifié, à son propre travail. La critique devient vénération. On commence à prier comme jamais on ne l’avait encore fait. On ne prie plus pour soi, mais pour frère Giono, pour frère Cendrars, pour frère Céline, en fait, pour toute la galaxie des confrères en écriture. On accepte sans réserve le caractère unique d’un camarade artiste, en comprenant que c’est par là-même que s’affirme son universalité. On ne demande plus à un auteur chéri de nous donner quelque chose de différent, mais seulement de persévérer dans la même veine. Le lecteur moyen partage ce sentiment. Ne soupire-t-il pas, en finissant de lire le dernier volume de son auteur favori : « Si seulement il en avait encore écrit d’autres ! » Quand, quelque temps après la mort d’un auteur, on exhume un manuscrit oublié ou des lettres, ou un journal inédit, quels cris de joie n’entend-on ^pas monter ! Quelle gratitude devant le moindre fragment posthume ! Il n’est pas jusqu’à la lecture des livres de comptes d’un auteur qui ne nous fasse vibrer. Sitôt qu’un écrivain meurt, sa vie soudain nous intéresse prodigieusement. Sa mort nous permet souvent de voir ce qui nous était caché de son vivant : que sa vie et son œuvre ne faisaient qu’un. N’est-il pas évident que l’art de ressusciter (la biographie) masque un espoir et une grande nostalgie ? Cela ne nous suffit pas de laisser Balzac, Dickens et Dostoïevsky demeurer immortels par leurs œuvres, nous voulons encore les faire revivre en chair et en os. Chaque époque s’efforce de s’adjoindre les grands hommes des lettres, d’assimiler le thème et la signification de leur vie. On croirait parfois que l’influence des morts est plus puissante que celle des vivants. Si le Sauveur n’avait pas été ressuscité, l’homme l’aurait certainement ressuscité par chagrin, par regret. Cet auteur russe qui parlait de la « nécessité » de ressusciter les morts disait vrai. »

Henry Miller, Les livres de ma vie

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