vendredi 15 mars 2013

Un endroit où nous rencontrer

"Les livres tendent à nous séparer, le théâtre tend à nous unir. Le public, pareil à une pâte molle entre les mains d'un dramaturge habile, ne connaît jamais de solidarité plus grande que durant la brève période d'une heure ou deux qu'il faut pour représenter une pièce. On ne retrouve que pendant une révolution quelque chose de comparable à cette unité de la foule. Si l'on sait s'en servir, le théâtre est une des armes les plus puissantes que l'on puisse mettre entre les mains de l'homme. Le fait qu'il soit tombé dans un état de complète décadence n'est qu'un signe de plus de la dégénérescence de notre époque. Quand le théâtre traîne en arrière cela veut dire que la vie est très bas.

Pour moi, le théâtre a toujours été comme un bain pris dans une rivière ouverte à tous. Éprouver une émotion dans la compagnie d'une foule est vraiment une chose tonifiante et rafraîchissante. Non seulement les pensées, les actions et les personnages se matérialisent devant vos yeux, mais les effluves dans lesquels tout baigne enveloppent aussi le public. En s'identifiant aux acteurs, les spectateurs rejouent le drame en esprit. Un supermetteur en scène invisible les dirige tous. Qui plus est, dans chaque spectateur un autre drame, unique en son genre, se joue parallèlement à celui qu'il est en train de voir. Tous ces drames réverbérateurs se fondent, rehaussent celui que l'on voit et que l'on entend, et chargent les murs mêmes de la salle d'une tension psychique d'une force incalculable et, parfois, presque insupportable.

Même pour se familiariser avec son propre langage, il faut aller au théâtre. La langue des planches est d'un autre ordre que celle des livres ou que celle de la rue. Tout comme les écrits les plus ineffaçables appartiennent au théâtre. Au théâtre, on entend ce que l'on se dit toujours à soi-même. Nous oublions combien de drames silencieux nous jouons chaque jour de notre vie. Ce qui sort de nos lèvres est infinitésimal comparé au flot incessant qui traverse notre tête. Il en va de même pour les actes. L'homme d'action, même le héros, ne vit en acte qu'une fraction du drame qui le consume. Non seulement tous les sens sont stimulés, excités, exaltés, au théâtre, mais l'oreille est accordée, l'oeil formé comme nulle part ailleurs. Nous y apprenon à comprendre l'infaillible signification des actions humaines. Tolut ce qui se passe sur scène nous apparaît, comme à travers une lentille déformante, exactement tel que nous l'attendons. Non seulement nous sentons ce que l'on appelle la destinée, mais nous l'éprouvons individuellement, chacun à sa façon. Dans cette étroite bande qui se situe au-delà des projecteurs, nous trouvons tous un endroit où nous rencontrer."

Henry Miller, Les livres de ma vie

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