mercredi 27 mars 2013

Variétés de chair

"Variétés de chair... avant que l'on s'endorme, à l'instant précis où les paupières se ferment sur la rétine et où les images interdites commencent leur parade nocturne... cette femme dans le métro, qu'on a suivie ensuite dans la rue - fantôme anonyme qui réapparaît maintenant et s'avance, dans un mouvement souple et vigoureux des reins. Fait penser à quelqu'un ; ressemblance frappante ; seul, le visage n'est pas le même (mais le visage n'a jamais eu d'importance !). On se souvient du frémissement et de l'éclair de reins semblables par la force, exactement comme on garde quelque part au fond de sa tête l'image du taureau qu'on a vu, enfant : le taureau en train de saillir la vache. Va-et-vient des images ; et toujours c'est une partie singulière du corps qui ressort, comme signe d'identité particulier. Noms... Les noms passent comme l'herbe des champs. Mots tendres... passent eux aussi. Même la voix, la voix qui était si puissante, si victorieuse, si entièrement personnelle... la voix aussi a une façon de s'évanouir, de se perdre dans la foule des autres voix. Mais le corps survit ; et les yeux ; et les doigts du regard... eux, ils se souviennent. Elles vont et viennent, les inconnues, les anonymes, se mêlant aux autres aussi librement que si elles étaient partie intégrante de votre vie. Avec les inconnues, vient le souvenir de certains jours, de certaines heures, de cette façon voluptueuse qu'elles avaient de s'abandonner, dans un instant de lassitude creuse. La grande, en robe du soir mauve, on la revoit exactement, telle qu'elle se tenait cet après-midi-là, où le soleil impitoyable semblait couver sa chaleur et où elle regardait, ravie, les jeux d'eau de la fontaine. On se rappelle exactement la faim que l'on a éprouvée alors, et la façon dont elle s'est exprimée : un rapide élancement, comme une lame de couteau entre les épaules, puis la sensation s'est éteinte presque aussi vite, fondue en fumée ; mais si délectable, cette fumée, pareille à une profonde bouffée nostalgique. Maintenant c'est au tour d'une autre de se lever : lourde, stupide, avec une peau poreuse comme le grès ; chez celle-ci, c'est la tête qui est au centre de tout, la tête qui ne va pas avec le corps, la tête qui est volcanique, comble encore d'éruptions... Elles vont et viennent ainsi, claires, précises, traînant encore derrière elles l'ambiance qui présida à la rencontre de deux corps, irradiant leurs effets instantanés. De toutes sortes, et tempérées de texture, de climat, d'humeur ; il en est de métalliques ; d'autres qui sont des figurines de marbre ; d'autres, pareilles à des ombres translucides, pareilles à des fleurs, à de sveltes animaux tendus d'un pelage en suède, à des trapézistes, à des espaces d'eau argentée se soulevant pour prendre forme humaine et se gonfler comme un verre de Venise."

Henry Miller, Sexus

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