lundi 19 août 2013

"Submergée sous des verts monotones..."

"Submergée sous des verts monotones, la nature est ici peu propice à déclencher l'émulation picturale ; elle ne déploie son mauvais goût qu'au crépuscule, et se conforme alors à l'esthétique de Beaudelaire en surpassant dans l'artifice les coloris des plus mauvais chromos. Une agitation exceptionnelle des hôtes de la forêt accompagne cette brève débauche de chromatisme ; les animaux diurnes se préparent bruyamment au coucher tandis que les espèces des ténèbres s'éveillent à leurs chasses avec l'enthousiasme des appétits carnivores. Les odeurs aussi sont plus nettes, car la chaleur de la fin de l'après-midi leur a donné un corps que le soleil n'a plus la faculté de dissiper. Engourdis durant la journée par l'uniformité des stimulants naturels, les organes sensibles sont soudain assaillis au crépuscule par une multiplicité de perceptions simultanées qui rend très difficile toute discrimination entre la vue, l'ouïe et l'odorat. Avec cette brutale excitation des sens, la transition entre le jour et la nuit acquiert dans la forêt une dimension particulière, comme si la séparation entre le corps et son environnement s'abolissait pour un court moment avant le grand vide du sommeil.

C'est l'heure tant attendue où nous pouvons enfin baisser la garde. Le regard attentif que nous portons sur nos hôtes nous est bien évidemment retourné avec constance et ce petit jeu d'observation réciproque connaît sa trêve à la tombée de la nuit. Les enfants, en particulier, cessent de nous espionner en commentant nos moindres faits et gestes par des chuchotements étouffés dans les rires. Ils sont pour l'heure trop occupés à chasser des grenouilles avec un petit tube de bambou muni d'un piston qui projette des boulettes d'argile sèche par compression. on entend leurs hurlements de joie dans les taillis bordant la rivière lorsqu'ils réussissent à atteindre une de leurs cibles. Senur leur crie : "Attention aux serpents !" puis grommelle dans la semi-obscurité devant un feu qu'elle attise, maudissant probablement leur inconscience face aux dangers de la forêt. À voix basse, je parle avec Anne Christine des événements de la journée, de la lenteur de nos progrès et de tout ce que nous avons laissé derrière nous. Sans ce retour à l'intimité qui nous est offert chaque soir, nous supporterions sans doute moins facilement les contraintes de notre vie nouvelle, et j'avoue me demander déjà parfois où certains de nos collègues ont pu trouver la force d'âme pour demeurer seuls plusieurs années dans des conditions similaires."

Philippe Descola, "Les lances du crépuscule"

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