jeudi 29 août 2013

Une certaine qualité de lumière

"Un lieu de Dieu est constitué d'abord d'une certaine qualité de lumière, d'un certain jeu des lueurs, avant que d'une certaine spécificité des pierres. La chapelle monacale est un paysage du monde, avec de hautes neiges de lumière tombant en avalanche depuis les vitraux, avec la clairière dorée que font les cierges en buissons, et le vallonnement boisé et la brune luisance des stalles, et le champ blond des chaises paillées qui, comme les épis des vrais champs, ont retenu dans leurs fibres des senteurs de vent - des senteurs d'encens, ici.


Moi, je vous avoue, n'ayant jamais trouvé Dieu que dans le tout-humble, je donne tous les encens, tous les ors et toutes les myrrhes, pour un pétale qui tremble au bord d'une fleur fanée, se détache et tombe sur une nappe d'autel. Pour une petite bougie en fin de vie qui fasseye et s'éteint en grésillant un ultime filament de fumée. Pour une mèche châtain clair, trop souple, indocile, qui s'échappe du voile blanc d'une novice. Pour un café de bienvenue servi dans une moque en terre cuite frappée d'un agneau et d'une croix. Pour cet insecte, un faucheux sans doute, dont les pattes grêles chatouillent le nez d'une sainte Bernadette - bien que façonnée de plâtre, mademoiselle Soubirous, comment faites-vous pour ne pas éclater de rire ? Pour un drap d'hôtellerie un peu rêche et qui sent encore la chaleur du fer à repasser. Pour ce dîner solitaire dans la salle à manger hors clôture, et cette endive brûlante sur laquelle une lamelle d'emmenthal n'en finit pas de fondre, et que me sert une jeune fille jolie qui s'appelle dans le monde Isabelle ou Claire, je ne sais plus, et qui prononcera dans quelques jours ses vœux perpétuels. Pour la froidure inattendue du dallage sous mes pieds nus à cinq heures du matin. Pour le goût délicat d'une hostie faite maison, c'est-à-dire faite couvent. Pour le petit bruit parfait, velouté, de la clé ouvrant le tabernacle. Pour la toux lancinante, déchirante, d'une très vieille moniale. Pour l'odeur fade des dahlias et des grandes marguerites d'automne dans les vases d'autel. Pour le roucoulement inquiet d'un pigeon égaré sous les voûtes de la chapelle. Pour ce stylo bille démodé (pensez donc ! j'avais le même à l'école), retenu par une ficelle effrangée, et qui sert aux fidèles venus de l'extérieur, le dimanche, à écrire sur un grand cahier leurs intentions de prière : faites que mon mari retrouve un emploi, faites que je guérisse de mon cancer, faites que ma famille désunie réapprenne à s'aimer, oh ! cette litanie de malheurs et d'espoirs, oh ! cette confiance, ce livre d'or du dur de la vie que le moine vient chercher et porte ouvert jusqu'à l'autel avec autant de respect que s'il serrait contre lui l'Évangile - mais après tout, le moine a raison : ce cahier plein de fautes d'orthographe, plein de fautes d'existence, n'est-il pas une façon d'Évangile de la Passion du monde ?

Didier Decoin (Les sentinelles de lumière)

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